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Le thème du 'voyage dans l'espace' au cinéma et dans la bande dessinée

  1. A pied, à cheval et en bulle de savon…
  2. Après un voyage de quarante heures, la fusée se pose sur Mars…"
  3. Tom Corbett, cadet de l'espace, contre Wernher von Braun
  4. Le silence des espaces infinis…
  5. Drogue, sexe et rock and roll…
  6. No futur ?

Drogue, sexe et rock and roll…

Les historiens de la science-fiction ont tort de situer l'âge d'or du genre dans les années 30 et 40. Il ne s'est jamais aussi bien porté, tous supports confondus, que dans les années 70. Trop bien peut-être…

Les années 70 ! La mort de De Gaulle, Woodstock, le triomphe de la mode hippie, la banalisation du joint, les 4L et Coccinelles couvertes de motifs psychédéliques, la vague pop, la légalisation de l'IVG, la mort de Mao, l'ouverture du Centre Pompidou, le yoga, le train Corail, la liberté sexuelle, la contre-culture… Tout parait possible, à portée de main. On nage en plein bonheur, en pleine utopie. Comment voulez-vous que la S.F. n'y trouve pas son compte? Plus qu'un genre - littéraire, cinématographique, pictural, graphique… - elle s'érige en culture.

Beaucoup ont voulu voir dans ce déferlement de collections, de revues, de B.D., de films, de séries, etc. un phénomène de mode. Comme si la mode, concept commode, pouvait faire surgir ex-nihilo pareil engouement pour un genre regardé jusqu'alors - surtout en France - comme puéril et marginal. Non, la vérité est plus complexe. Elle tient d'abord à l'aspect désacralisant de la S.F. J'irai jusqu'à dire à son aspect sacrilège. Les années 70 sont la décennie de la contestation, de la démythification, de la désacralisation… Or quel genre d'images et de récits est-il le mieux à même d'exprimer ce phénomène que la science-fiction ? C'est le lieu par excellence de la liberté, de l'invention, de l'implosion des possibles, de la prolifération des réalités…

Et puis il y a autre chose… Les artistes (dessinateurs, scénaristes, cinéastes, illustrateurs, etc.) qui arrivent alors à maturité ont tous été élevés à la science-fiction. Ils avaient entre cinq et dix ans au début des années 50. Ils ont vu DESTINATION MOON, WAR OF THE WORLDS, FOIRBIDDEN PLANET… Ils ont lu Meteor, Sidéral, Aventures Fiction… Ils ont suivi Tintin et ses amis sur la lune. Ils ont tout appris au sujet des voyages interplanétaires en feuilletant les ouvrages de Willy Ley ou de ses imitateurs. Bref, la conquête spatiale fait partie de leur culture. Et le regard qu'ils portent sur elle est un regard d'adultes.

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Mais l'exploit accompli par Armstrong et ses compagnons ressemble trop à celui de Tintin. La lune d'Apollo, nos artistes la connaissent depuis vingt ans. Ce qu'ils veulent, c'est renouer avec le merveilleux, l'extravagant, le ludique de leurs rêves d'enfants en allant jusqu'au bout de ce qu'ils leur ont fait entrevoir… et en dénonçant au passage les aspects "impérialistes" de la "vraie" conquête de l'espace.

Les mots-clés pour parler du traitement imaginaire de la conquête spatiale dans la bande dessinée et au cinéma au cours des années 70 sont : maturité, invention, dérision, contestation.

Ces quatre paramètres s'appliquent parfaitement à une bande comme Les naufragés du temps de Jean-Claude Forest et Paul Gillon, série commencée au cours des années 60 puis "suspendue" pendant près de dix ans pour renaître de ses cendres en 1974, ou à Valérian, agent spatio-temporel de Jean-Claude Mézières et Pierre Christin. Valérian aussi a débuté dans les années 60 mais cette bande, qui continue de paraître aujourd'hui sans avoir rien perdu de ses qualités graphiques et scénaristiques, est, de par son ton, son humour et ses orientations tant philosophiques que politiques, très enracinée dans les années 70. "L'immense majorité de la B.D. française, et à plus forte raison américaine, se situe à droite," précisait Pierre Christin vers 1973-1974. "Dans Valérian, il y a le désir de situer pour une fois la B.D. narrative à gauche, en montrant des foules et des forces sociales en oeuvre, et non plus seulement des héros." Ce militantisme revendiqué et pleinement assumé n'empêche pas Valérian, agent spatio-temporel d'être une série très novatrice où tendresse, humour et subtilité confèrent à chaque album une saveur inégalée. De plus, l'espace y devient "continuum espace-temps". Les héros ne se contentent pas de voyager d'une planète à une autre mais ils peuvent aussi se déplacer dans le temps… Valérian ou comment l'astrophysique post-einsteinienne vole au secours de la poésie… à moins que ce ne soit l'inverse.

Maturité, invention, dérision et contestation se retrouvent avec plus ou moins de bonheur dans la quasi-totalité des bandes de S.F. publiées en Europe durant les années 70. Celles-ci existent en trop grand nombre pour être toutes mentionnées mais l'on peut citer, à titre d'exemples : Le vagabond des limbes (Godard et Ribera), Orion, le laveur de planètes (Gigi et Moliterni), Luc Orient (Greg et Eddy Paape.. encore une bande née à la fin des années 60), Yoko Tsuno (textes et dessins de Roger Leloup 21), Lone Sloane (Druillet, évidemment… grand précurseur dont on ne sait s'il faut le ranger dans les années 60 ou 70, voire 80, 90 et au-delà…), etc. Et la décennie 70, c'est aussi celle de la prolifération des magazines de bande dessinée "adulte" au premier rang desquels il convient de placer Métal Hurlant.

Le n°1 paraît début 1975. Dans un bref édito, Jean-Pierre Dionnet énonce les intentions de l'équipe fondatrice, les "Humanoïdes Associés" (Druillet, Moebius, Dionnet, Farkas) : "Sortir tous les trois mois un magazine de science-fiction en bandes dessinées où ils (les "Humanoïdes Associés") étaleraient complaisamment leurs fantasmes putrides." Pari tenu. Les voyages dans l'espace tiennent la première place parmi les thèmes abordés dès le premier numéro. Mais quels voyages! On est à des années-lumière de Tintin et des expéditions lunaires des années 50. Par exemple, dans Approche sur Centauri de Druillet (scénario) et Moebius (dessins), qui ouvre le n°1, il est question de plongée dans l'hyperespace, concept désormais tenu pour connu de tous 22, et des altérations baroques qui en résultent. Le ton est donné. On jongle avec les idées issues d'une S.F. littéraire en pleine effervescence en se moquant éperdument de la ci-devant vraisemblance pour traduire en images (éblouissantes sous le crayon de Moebius/Gir) toute une fantasmatique liée à la prolifération des possibles. Métal Hurlant et ses artistes poursuivront dans cette veine tout au long des années 70. Et ils feront des émules. A Pilote, notamment, qui, devenu "magazine pour adultes" au début des années 70, publie de 1976 à 1979 plusieurs numéros "hors série science-fiction" où se bousculent nouveaux venus bourrés de talent et auteurs confirmés soucieux d'innover. Parmi les nouveaux venus, il convient de réserver une place à part à Enki Bilal pour deux albums - entre autre - aux titres évocateurs : L'appel des étoiles (1975) et Mémoires d'outre-espace (1978). L'espace de Bilal, baroque, cruel, surprenant, bourré de pièges et de chausse-trappes, ne doit plus rien à l'astrophysique et encore moins à l'astronautique, et l'auteur le façonne au gré de son imaginaire nourri de mille références personnelles, littéraires, picturales et cinémato-graphiques. Le résultat est vertigineux…

Cette situation ne concerne pas que la B.D. franco-belge (laquelle est tout de même en train de devenir la meilleure du monde…). En Espagne, par exemple, Estaban Maroto rassemble un groupe de Terriens pour former une patrouille galactique sous les ordres d'un extra-terrestre dans une bande au graphisme sophistiqué, 5 X Infini. Et en Italie, Guido Crepax fait déjà figure de précurseur avec son Astronave pirata qui date de… 1968. Toutefois, c'est aux Etats Unis que les voyages dans l'espace occupent la place la plus importante dans la bande dessinée.

Vers la fin des années 60, les Américains ont découvert, eux aussi, la B.D. pour adultes. C'est l'âge d'or des "comix" underground où l'on retrouve sous une forme exacerbée ces paramètres de maturité, d'invention, de dérision et de contestation dont il a déjà été question. Le plus significatif de ces comic books d'un genre nouveau est peut-être Slow Death qui voit le jour chez "Last Gasp" en 1970 et où se bousculent des auteurs-dessinateurs tels que Sheridan, Jaxon, J. Osborne, Richard Corben, Larry-Welz, Tom Veitch, Greg Irons, Charles Dallas, etc. Slow Death résulte de plusieurs phénomènes. On y retrouve, chez Rand Holmes notamment, l'influence des E.C. Comics des années 50. On y décèle aussi l'empreinte de la B.D. de S.F. franco-européenne. Et l'on y croise tous les grands thèmes de la contre-culture de la fin des années 60 et du début des années 70 : drogue, sexe, rock, radicalisme politique, écologie, etc. Le mélange est plutôt corrosif. Les Terriens y apparaissent sous les traits d'infâmes colonisateurs qui exportent dans l'espace leur haine, leur aveuglement et leurs déchets radioactifs. Ils n'en oublient pas pour autant qu'ils sont des êtres sexués et le cosmos devient une sorte de méga-lupanar où toutes les occasions sont bonnes pour forniquer entre espèces plus ou moins évoluées issues des mille recoins de l'espace-temps… D'autres titres (à l'existence plutôt éphémère) paraissent dans la foulée, reprenant les mêmes thèmes (Spaced out, Moondog, etc.), tandis que de grands solitaires explorent des voies plus personnelles, quoique plus hermétiques, comme Victor Moscoso avec son Cosmicomics qui paraît en 1971. Cosmicomics est un petit magazine tout en images et en couleur, sorte de Très Riches Heures Psychédéliques où s'affrontent petits Mickeys, vaisseaux sortis tout droit de 2001 et vignettes érotiques… en toute absence de contraintes et de scénario. Très vite, cependant, on en revient à une conception moins ouvertement politico-écolo-sexualo-provocatrice de la S.F. avec certains "comix" de la deuxième génération tels que Star Reach, dont le premier numéro paraît en avril 1974. Les grands noms de cette époque, dans le domaine qui nous intéresse, sont Jeff Jones (auteur, en 1973, d'un excellent comix plein de choses de l'espace : Spasm !), Howard Chaykin, Dick Giordano, Frank Brunner, Bob Smith… Ces artistes, appelés pour la plupart à un brillant avenir, renouent avec la tradition épique et visionnaire de la science-fiction littéraire anglo-saxonne des années 60 et 70. L'espace y est leur territoire de prédilection, un espace infini, surprenant, surpeuplé… où les Terriens sont décidément bien peu de chose. Du reste, S.F. écrite et S.F. dessinée ont de plus en plus souvent tendance à se croiser. Aussi n'est-il guère surprenant de voir apparaître vers 1976-1977 des comic books pour adultes adaptant purement et simplement des écrivains comme John W. Campbell, Isaac Asimov, Poul Anderson, Robert Silverberg, Jack Williamson, Harlan Ellison, Alfred Bester, Arthur C. Clarke, A.E. van Vogt, Stanley G. Weinbaum, et quelques autres. C'est le cas de Starstream : adventures in science fiction (1976), Unknown worlds of science fiction (1976) ou Andromeda (1977) 23. Ce phénomène connaît son apothéose à la fin de la décennie avec les "graphic novels" dont il sera question plus loin…

Les grandes firmes comme la D.C. et la Marvel s'efforcent, elles aussi, de ne pas rester sourdes à l'appel des étoiles. Malheureusement, ça ne marche pas très fort. Tout se passe comme si les voyages dans l'espace version B.D. n'intéressaient plus les kids à qui s'adresse la plus grosse part des titres édités par ces firmes (quoiqu'à la Marvel, où l'on confie au très surestimé Jack Kirby le soin de trouver une suite graphique à 2001 L'ODYSSEE DE L'ESPACE en 1976-1977, on lorgne de plus en plus du côté du public "adulte"). Heureusement (et malheureusement, tout à la fois), le cinéma ne va pas tarder à voler au secours de la BD.

Car c'est au cours de la décennie, en 1977 pour être exact, que sort STAR WARS, le film de George Lucas, lequel engendre aussitôt une adaptation en comic books (chez Marvel) et ressuscite le space opera tous azimuts.

SATR WARS - Le thème du 'voyage dans l'espace' au cinéma et dans la bande dessinée
SATR WARS

Résurrection du space opera, donc… chez DC, notamment, où l'on essaie, sans succès, de relancer des comic-books de S.F. genre Strange Adventures et Mystery in Space avec, d'abord, Time Warp, puis Mystery in Space nouvelle manière. Echec sur toute la ligne. Space opera encore avec Star Hawks de Ron Goulard (scénario) et Gil Kane (dessins). Très joli (Gile Kane oblige…), très drôle… mais en retard d'une décennie. Space opera, enfin, bon chic bon genre, avec les "graphic novels", autrement dit des "romans en images" édités dés la fin des années 70 sous forme d'albums à l'européenne. On y trouve des adaptations de classiques de la S.F. littéraire (Stars my destination d'Alfred Bester, par exemple, dessiné par Howard Chaykin en 1979) et des histoires originales (Empire de Samuel R. Delany, dessiné, lui aussi par Howard Chaykin en 1978, ou Amberstar, signé tant en ce qui concerne le scénario que le dessin 24, par Bruce Jones en 1980).

Tout cela est très beau, très impressionnant, très abouti, et capitalise sur le succès de STAR WARS. Hélas, c'est la fin d'une époque et d'un engouement… La conquête de l'espace version B.D. y vit ses derniers feux… ou peu s'en faut. Mais personne n'est encore à même de s'en rendre compte.

Et ça, c'est de la faute à STAR WARS 25. Seulement voilà, Star Wars n'a pas surgi du néant. Ce n'est pas pour rien qu'il s'est écoulé près de dix ans entre la sortie du 2001 de Kubrick et le film de Lucas. Car ce n'était pas facile de faire du space opera au cinéma après 2001

Revenons vers la fin des années 60 et au début des années 70. La conquête de l'espace a déçu. Neil Armstrong n'a pas rencontré de Sélénites et l'on commence à s'apercevoir qu'il risque de s'écouler quelques décennies avant qu'un équipage terrien ne débarque sur Mars. De plus, on pressent très fortement que la planète rouge n'est pas plus habitée que la lune… et l'on sait qu'il faudra attendre un à deux siècles avant que l'on ne songe à envoyer quelqu'un hors des limites du Système Solaire. Ok. Mais rien n'empêche de rêver. Ok again. Seulement voilà, après Kubrick, il devient de plus en plus difficile de donner une forme convaincante aux rêves des scénaristes sur un écran.

Tout le monde ne peut pas s'offrir des effets spéciaux à la 2001. Alors, l'espace au cinéma se fait tout petit pendant quelques années. JOURNEY TO THE FAR SIDE OF THE SUN de Robert Parrish (1969), un exemple parmi tant d'autres, reprend sans envergure (et sans moyens) l'idée d'une planète jumelle de la Terre située de l'autre côté du soleil. MAROONED de John Sturges (1969) joue la carte de la vraisemblance technologique et du réalisme visuel pour nous conter une histoire de sauvetage dans l'espace dont tout le monde se fout, et MOON ZERO TWO, une petite production de la Hammer signée Roy Ward Baker (1969), invente - sans trop y croire - un nouveau genre : le western spatial.

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Bien sûr, tous les films qui sortent après 2001 ne sont pas de ce niveau, mais l'on est loin du bouillonnement de la décennie précédente. Beaucoup de ces films exploitent les thèmes issus de la contre-culture post-soixante huitarde que l'on a déjà vus à l'oeuvre dans la BD. Ainsi SILENT RUNNING de Douglas Trumbull (principal responsable des effets spéciaux optiques de 2001), réalisé en 1971, présente-t-il le voyage dans l'espace comme l'ultime recours des écolos contre la dégradation de l'environnement. FLESH GORDON de Michael Benveniste (1974) est une relecture sexuellement très libre et très libérée de la bande d'Alex Raymond, et DARK STAR de John Carpenter (1974) dépeint sur le mode parodique la vie quotidienne à bord d'une station spatiale occupée par des barbus désabusés que l'on croirait échappés d'un campus de Berkeley. Mieux encore, CAPRICORNE ONE de Peter Hyams (1977), présente la conquête de l'espace comme une vaste supercherie. Des astronautes censés se poser sur Mars vivent leur mission dans un studio de cinéma aux décors imitant les paysages de la planète rouge ! Les voyages dans l'espace ? nous dit Peter Hyams. Ça n'est plus qu'une affaire d'effets spéciaux.

Une fois de plus, au cours de cette décennie désabusée, il n'y a guère que les pays de l'Est pour prendre le cosmos au sérieux. SIGNAL, EIN WELTRAUMA-BENTEUER, de Gottfried Kolditz (1970), SOLARIS de Tarkovsky (1971) ou bien MOSKVA-KASSIOPEYA de Richard Viktorov (1974) sont autant de déclinaisons métaphysico-matérialistes d'une seule et même obsession : un jour, on ira là-haut et les ploutocrates occidentaux verront de quel bois on chauffe nos astronefs. Autant dire, par conséquent, que le voyage dans l'espace n'est plus vraiment le thème dominant de la décennie à l'écran… même si le cinéma de science-fiction connaît alors, avec d'autres thèmes, une vogue sans précédent.

Et en 1977 (nous y voilà !) sort STAR WARS. Ce film est à la fois l'aboutissement et la synthèse de tout ce qui l'a précédé. Son succès - phénoménal - témoigne de la richesse de son propos sous-jacent et il prend tellement de court critiques et exégètes qu'il ne suscite, sur le moment, que commentaires complaisants ou articles révélant un complet désarroi. Exemplaire à cet égard est la réaction d'un Freddy Buache, directeur de la cinémathèque suisse, qui, ne disposant d'aucun élément susceptible de l'aider à déchiffrer ce film, voit en lui "le premier (…) d'une longue série, programmée avec précision" (se situant) "à la base d'une mode qui renvoie à l'analyse sociologique du phénomène." Pauvre Buache, perdu sans carte ni boussole dans une forêt d'icônes, de signes et de références qui lui sont inconnus… Pauvre garçon se réfugiant derrière "l'analyse sociologique" (son expression favorite dés qu'il affronte un phénomène dont la nature lui échappe…) pour rendre compte d'un film auquel il ne comprend rien ! Brave gars qui voit cynisme et calcul là où il y a expression spontanée d'une culture, d'une histoire, d'un parcours dont l'origine se situe quelque part vers la fin des années 40 et le début des années 50. Ne lui en voulons pas trop, cependant. La perception buachienne de STAR WARS est celle de millions de gens bercés aux flons-flons d'un académisme culturel passéiste qui s'est toujours efforcé de les tenir à l'écart des territoires ténébreux où se façonne l'âme du siècle. Pas étonnant, dans ces conditions, que le directeur de la cinémathèque suisse n'ait pas vu dans ce film l'aboutissement d'un rêve, l'assouvissement d'un désir, l'accomplissement d'un mythe. Car ne nous y trompons pas, STAR WARS est beaucoup plus que la luxueuse pâtisserie qu'on a voulu en faire. C'est la synthèse sincère, impulsive et vicérale de tous les fantasmes liés à une conquête de l'espace rêvée depuis plus de trente ans. STAR WARS, c'est la revanche de l'imaginaire sur la technologie. STAR WARS, c'est l'imagerie hyperréaliste de 2001 + le délire iconoclaste des comics de chez EC/DC + l'enivrante utopie des années 70 + les acquis poétisés de l'astrophysique post-einsteinienne + la jubilation de toute une génération élevée à la SF + un bras d'honneur à l'académisme soucieux de Loi, d'Ordre et de Vraisemblance + un clin d'oeil aux serials des années 30 et 40 + quantité de références exclues des manuels scolaires… Après les désillusions d'Apollo, STAR WARS donne à voir ce qu'aurait dû être la vie dans l'espace selon les voeux de ceux qui en ont rêvé si longtemps… et ce qu'elle ne sera jamais. C'est vrai, mon bon Buache, qu'il valait mieux pour toi n'y voir que le fruit d'un calcul cynique… Manque de chance, tu as tout faux. Et ceux qui vous ont crus, toi et tes semblables, l'ont chèrement payé. Dino de Laurentiis, par exemple, avec son FLASH GORDON de pacotille (1980) et son DUNE mal ficelé (1984). Eloquente, l'attitude de de Laurentiis, soit dit en passant, car lui a bel et bien cru à un "film-taillé-sur-mesures" dont il suffisait de s'inspirer pour s'en mettre plein les poches. Or on ne s'improvise pas plus producteur que scénariste ou réalisateur de films de S.F. lorsqu'on n'est pas tombé dans la marmite quand on était petit.

Cela dit, même si l'"analyse sociologique" ne nous est d'aucun secours (du moins au sens où l'entend Buache), on assiste bel et bien à un phénomène de "mode" à partir de 1977. L'immédiat post-STAR WARS donne le sentiment que le space opera va être le genre dominant des dix ou vingt années à venir, tant en ce qui concerne le cinéma que la B.D… sans oublier la télévision, bien sûr. En 1978 sort BATTLESTAR GALACTICA, pilote d'une série T.V. distribué en salles en Europe. En 1979, c'est ALIEN, de Ridley Scott, dont l'originalité consiste surtout à nous dépeindre avec beaucoup de réalisme les entrailles mal entretenues d'un vaisseau interstellaire.

Toujours en 1979, on a droit à THE BLACK HOLE (1979) de Gary Nelson pour Walt Disney, à BUCK ROGERS IN THE 25th CENTURY (1979) de Daniel Haller (encore un pilote de série TV distribué en salles en Europe), à MISSION GALACTICA (1978), (suite déplorable du Battlestar de 1978), à MOONRAKER de Lewis Gilbert (James Bond sur orbite), à STAR TREK : THE MOTION PICTURE de Robert Wise, première transposition sur grand écran de la série culte des années 60, et à une quantité de petits films sympas et maladroits dont un réjouissant STARCRASH réalisé en Italie par Luigi Cozzi avec Caroline Munro dans le rôle principal.

Et ça continue comme ça au début des années 80. Il est vrai que Lucas n'a pas dit son dernier mot et que le succès réservé aux deux suites de STAR WARS, THE EMPIRE STRIKES BACK (1980) et RETURN OF THE JEDI (1983) entretiennent l'illusion qu'il y a encore gros à gagner avec l'aventure spatiale. Quelques titres : BATTLE BEYOND THE STARS de Jimmy T. Murakami, produit par Roger Corman (1980), est une version "cosmique" des Sept Samouraïs, de même qu'OUTLAND de Peter Hyams (1981) est une relecture S.F. du TRAIN SIFFLERA TROIS FOIS. Star Trek II : the wrath of Khan (1982) et STAR TREK III : THE SEARCH FOR SPOCK (1984) capitalisent sur le succès du premier STAR TREK destiné au grand écran et acquièrent une sorte d'autonomie par rapport à l'ensemble de la production S.F. cinématographique. En tout, la série comptera six épisodes dont le dernier n'est pas encore sorti au moment où ces lignes sont écrites. Cependant, dés 1984, le space opera filmé commence à s'essouffler. Lucas en a fini avec la trilogie STAR WARS et le public a tellement été abreuvé d'images spatiales depuis la sortie de son premier film qu'il réclame autre chose. Trois oeuvres, à mon sens, témoignent de l'agonie du genre : DUNE (1984), sur lequel on ne reviendra pas, 2010 de Peter Hyams (1984) et EXPLORERS de Joe Dante (1985).

BATTLE BEYOND THE STARS - Le thème du 'voyage dans l'espace' au cinéma et dans la bande dessinée
BATTLE BEYOND THE STARS

2010 est la suite, tardive et ratée, de 2001. La veille du tournage, Peter Hyams, le réalisateur, s'interroge : "Qu'est-ce qu'un génie comme Kubrick verrait et que je persisterais à ne pas voir ?" Touchant aveu d'impuissance de la part d'un honnête artisan qui fera son possible pour sauver du naufrage ce film verbeux dont l'existence ne s'imposait pas. Quant à EXPLORERS de Joe Dante, il aborde le thème du voyage dans l'espace comme s'il s'agissait d'une farce de collégiens (extra-terrestres, en l'occurrence). Ce qui se passe de commentaire.

C'en est bien fini de l'"appel des étoiles" au cinéma. La saga STAR TREK mise à part, l'"appel" en question ne retentira plus que dans des comédies comme MORONS FROM OUTER SPACE de Mike Hodges (1986), SPACEBALLS de Mel Brooks (1987), HYPERSPACE de Todd Durham, FLESH GORDON MEETS THE COSMIC CHEERLEADERS d'Howard Ziehm (1989)… ou dans des séries B, voire des séries Z destinées à être directement exploitées en vidéo. Est-ce à dire que l'espace n'inspire plus les créateurs? Voire…

A suivre… No futur ?


21 - Luc Orient et Yoko Tsuno sont des personnages de bandes dessinées "pour la jeunesse". Il est intéressant de remarquer qu'il ne s'agit pas de "héros de l'espace" et qu'ils doivent leur envol pour d'autres mondes à l'intervention d'extra-terrestres. Vers la fin des années 60, et le début des années 70, il est devenu inconcevable qu'un savant mette au point à lui tout seul un "engin interplanétaire". Ne voyagent dans l'espace, par conséquent, que des personnages évoluant dans un futur lointain (et l'on n'aime pas trop ça dans les hebdos pour jeunes) ou des contemporains embarqués par des représentants de civilisations "beaucoup plus avancées que la notre'', ce qui est le cas ici. [retour]

22 - J'ai lu quelque part qu'un tel concept ne pouvait être rattaché à aucune théorie physique sérieuse. C'est l'avis, entre autre, de Roberta Rogow, auteur de Futurspeak : a fan's guide to the language of science fiction (Parangon House, New-York, 1991) qui, à l'article Hyperespace de son livre, écrit : "Un concept que les scientifique n'ont pas encore admis mais qui est l'une des pierres de touche de la S.F. depuis que John W. Campbell y a recouru dans La machine suprême en 1934. (…) La science prétend que cela n'existe pas mais les écrivains n'en continuent pas moins de l'utiliser." Cette opinion est toutefois contredite pas Michio Kaku qui enseigne la physique théorique à la City University of New York et est l'auteur d'un livre intitulé… Hyperspace (Anchor Books, Doubleday, New York, 1994) dans lequel il écrit : "Ce sujet est si récent qu'il n'existe pas encore de terme universellement admis par les théoriciens de la physique lorsqu'ils se réfèrent aux théories pluridimensionnelles. D'un point de vue technique, lorsque les physiciens en parlent, ils se réfèrent à une théorie spécifique telle que la théorie Kaluza-Klein, la supergravité ou les supercordes, bien que l'hyperespace soit un terme populaire pour parler de dimensions supérieures et qu'hyper soit le préfixe scientifique qui convient pour décrire des objets géométriques pluridimensionnels. (Dans ce livre), j'ai choisi le langage populaire en décidant d'employer le mot hyperespace pour parler des autres dimensions." [retour]

23 - Ce phénomène est d'autant moins étonnant qu'il existe aux Etats Unis une vieille tradition d'adaptation d'oeuvres littéraires (et cinématographiques) en bandes dessinées. Témoin les "Classic Comics" devenus, plus tard, les "Classics illustrated", publiés à partir de 1941 par la "Gilberton Publishing Company". H.G. Wells et Jules Verne figurent au catalogue. [retour]

24 - A vrai dire, dans ce cas précis, il s'agit plutôt de photos retouchées. [retour]

25 - Une remarque en passant quant aux implications culturelles de certaines traductions. En américain, c'est "star" (étoile) qui est au singulier et "wars" (guerres) qui est au pluriel. En d'autres termes, la traduction littérale du titre du film de Lucas est "Les guerres de l'étoile'' et constitue, de ce fait, une allusion directe à l'"Etoile de la Mort'' ou "Étoile noire'' qui est à la fois objet et sujet du film. Les adaptateurs français ont dû juger la référence trop pointue et on préféré un titre plus général et moins référentiel. En fait, "La guerre des étoiles'' est un titre impersonnel et "grand public'' correspondant à l'image que les distributeurs européens de ce film devaient se faire de ses spectateurs. Intéressant et à fouiller, ce que je ne ferai pas ici. [retour]