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Le thème du 'voyage dans l'espace' au cinéma et dans la bande dessinée

  1. A pied, à cheval et en bulle de savon…
  2. Après un voyage de quarante heures, la fusée se pose sur Mars…"
  3. Tom Corbett, cadet de l'espace, contre Wernher von Braun
  4. Le silence des espaces infinis…
  5. Drogue, sexe et rock and roll…
  6. No futur ?

Le silence des espaces infinis...

S'il fallait désigner quatre événements incarnant l'évolution du rêve spatial occidental au cours des années 60, ce serait, dans l'ordre, la parution du Barbarella de Jean-Claude Forrest en 1962, la diffusion du premier épisode de STAR TREK à la télévision américaine en 1966, la sortie du film de Kubrick 2001 L'ODYSSEE DE L'ESPACE, en 1968, et le débarquement sur la Lune des membres de la mission Apollo XI le lundi 21 juillet 1969.

2001 L'ODYSSEE DE L'ESPACE - Le thème du 'voyage dans l'espace' au cinéma et dans la bande dessinée
2001 L'ODYSSEE DE L'ESPACE

Apparemment, ces quatre événements n'ont rien à voir entre eux. Pourtant, ils participent, chacun à sa manière, d'un seul et même phénomène que j'ai nommé : "appel des étoiles".

Barbarella est une bande qui a été mal comprise au moment de sa publication dans V-Magazine en 1962 et plus encore lors de sa sortie en album chez Losfeld en 1964 (l'année où Dick Tracy pouvait s'exclamer : "J'aurais vécu suffisamment pour voir les peuples voyager d'une planète à l'autre"...). On n'a voulu y voir qu'une série "impudique", s'adressant à des intellectuels frondeurs en mal de sensations troubles [13] alors que la très relative liberté de moeurs dont jouit l'héroïne de Forest est avant tout le signe d'une reconquête, celle de ces "terrains vagues livrés à l'imagination" dont parle Eduardo Rothe à propos des "territoires d'ultraciel" dans un texte écrit en 1969 [14]. Jacques Chambon, l'actuel directeur de la collection Présence du Futur, est l'un des rares à l'avoir pressenti. "S'il place au centre de ses histoires une héroïne aux moeurs libertines," explique-t-il dans un article publié dans le n°7 du fanzine Mercury (février 1966), "Forest cherche essentiellement à créer des situations nouvelles. L'humour de ses croquis et de son texte, l'étonnante diversité de ses personnages et de sa faune, l'invention surréaliste, l'insolite des paysages, tout cela situe l'oeuvre de Forest en dehors des préoccupations essentiellement érotiques." Aussi la parution de Barbarella a-t-elle engendré un double phénomène. D'une part, elle a donné naissance à une quantité invraisemblable d'héroïnes cosmiques qui, de Scarlett Dream (R. Gigi, C. Moliterni) pour le haut de gamme à Selene, Alika et autres Gesebel pour le lumpenprolétariat d'expression graphique, constituent autant de variations sur le thème de la "femme-à-poil-de-l'espace". D'autre part, et c'est le plus important, elle a libéré la bande dessinée des liens qui l'entravaient et permis à des bandes comme les Naufragés du temps ou même Valérian d'exister. (Pour les Naufragés du temps [dessins de Gillon], d'ailleurs, rien de très étonnant, puisque Forest en est le premier scénariste.) En d'autres termes, Barbarella marque non pas la naissance de la "bande dessinée pour adultes" mais celle de la "bande dessinée adulte" tout court. Et l'espace s'y identifie aux rêves de liberté et d'émancipation de toute une génération.

Peu importe le "réalisme", désormais. Tintin a, en quelque sorte, épuisé le sujet. Maintenant, si l'on voyage dans l'espace, dans la bande dessinée, c'est pour s'éclater, pour rêver, pour côtoyer l'impossible. Témoin ces bandes qui paraissent en Italie, Cinque della selena (1966 - Milano Milani pour le texte, Dino Battaglia pour le dessin), où de sages Martiens indiquent à un groupe de Terriens le chemin d'un autre univers, ou Cinque su Marte (1967, Dino Battaglia) où est décrite une expédition sur Mars effectuée à bord d'un astronef marchant au charbon au début du siècle... Témoin aussi les bandes de S.F. paraissant dans Pilote. Valérian, bien sûr, dont il sera question plus loin, mais également Lone Sloane de Philippe Druillet, qui fait ses premiers pas chez Losfeld en 1966. Dans Lone Sloane, ce n'est plus seulement le héros qui sillonne les routes de l'espace mais l'espace lui-même qui voyage à l'intérieur de la bande dessinée pour en faire imploser les codes, les cases, l'esthétique... Eblouissante démonstration de liberté, d'invention, d'émancipation.

Les leçons de Barbarella et de Lone Sloane sont comprises jusqu'aux Etats Unis où apparaissent, d'abord le personnage du Silver Surfer, (1966) "poor lonesome spaceman" exilé sur une Terre convoitée par d'inconcevables entités venues d'outre-espace, ensuite celui de Sally Forth de Wallace Wood (1969), revanche érotico-inconvenante d'un ancien pilier des E.C. Comics. Dans un cas comme dans l'autre, la B.D. de S.F. made in U.S.A. affirme, elle aussi, son émancipation et son droit à l'impertinence.

Mais ce qui marque le plus la décennie aux Etats Unis, c'est la diffusion de STAR TREK à la télévision à partir de 1966. Star Trek n'est pas la première série télévisée se déroulant dans l'espace, beaucoup s'en faut. Oubliant toutes les feuilletons pour enfants qui ont vu le jour dés la fin des années 40, les critiques spécialisés s'accordent généralement pour décerner la médaille de "Premier vrai space opera télévisé de l'âge de l'espace" à LOST IN SPACE, série produite à partir de 1965 par Irwin Allen et contant les aventures d'une famille, les "Robinson", errant dans le cosmos par suite du sabotage du système de contrôle de l'astronef où elle s'est embarquée... De plus, en 1966, les petits écrans du monde entier se sont déjà mis à l'heure spatiale. Par exemple, le mardi 11 décembre 1962, la télévision française a diffusé une dramatique réalisée par Alain Boudet sur un scénario de Michel Subiela tiré du roman de E.C. Tubb LE NAVIRE ETOILE. Cette histoire repose entièrement sur le thème du voyage dans l'espace puisqu'elle dépeint la vie à bord d'un vaisseau gigantesque où se succèdent plusieurs générations, mais son adaptation n'a pas été jugée suffisamment convaincante par les téléspectateurs franco-français pour que semblable expérience soit renouvelée [15].

STAR TREK - Le thème du 'voyage dans l'espace' au cinéma et dans la bande dessinée
STAR TREK

Pour STAR TREK, en revanche, aux Etats Unis, c'est le triomphe. "Espace," dit la voix d'un commentateur en ouverture, "frontière de l'infini vers laquelle voyage notre vaisseau spatial. Sa mission de cinq ans : explorer de nouveaux mondes étranges, découvrir de nouvelles vies, d'autres civilisations et, au mépris du danger, avancer vers l'inconnu." [16] Pourquoi STAR TREK remporte-t-il un tel succès auprès du public américain ? La qualité de ses scénarios, de ses décors et de ses interprètes y est sans doute pour beaucoup mais, comme le pense Gene Roddenberry, le producteur, cela n'explique pas tout. Le "message" de STAR TREK, selon Roddenberry, c'est que l'homme est une "étrange créature qui n'en est qu'au tout début de son évolution, qui fait preuve de lâcheté, de violence, de faiblesse, et dont le comportement est souvent incompréhensible, mais qui, malgré tout, est sacrément magnifique." STAR TREK annonce la grande aventure des prochaines décennies, la "nouvelle frontière" à laquelle l'homme va s'attaquer. C'est un hymne à la conquête spatiale, le prolongement d'un rêve, l'incarnation sublime, humaniste et naïve du Désir qui anime tout un peuple : se lancer, enfin, à l'assaut du ciel. Par une singulière ironie du sort, cette saga s'achèvera en 1969, l'année même où le Désir d'Espace de l'homo americanus trouvera enfin de quoi s'assouvir "pour de vrai" sur le sol lunaire.

Au cinéma, dans les années 60, la course à l'espace s'accélère. Tout le monde s'y met : Américains, Italiens, Espagnols, Anglais, Allemands, Suédois, Japonais, Tchèques, Polonais, Russes, Roumains... Il n'y a guère que les Français que cela ne semble pas intéresser. Et encore... Le BARBARELLA que signe Roger Vadim en 1966, avec Jane Fonda dans le rôle principal, est une coproduction franco-italienne. Il est vrai qu'il s'agit d'un film un peu particulier dont on ne peut dire qu'il a pour réel sujet la conquête du Cosmos.

FIRST MEN IN THE MOON - Le thème du 'voyage dans l'espace' au cinéma et dans la bande dessinée
FIRST MEN IN THE MOON

En fait, deux conceptions de l'espace s'affrontent sur les écrans du monde avant que ne tombe 2001 L'ODYSSEE DE L'ESPACE. D'un côté, il y a les pays de l'Est qui prennent la chose très (trop?) au sérieux avec des films comme DER SCHWEIGENDE STERN (1960, Kurt Maetzig, Pologne/R.D.A., d'après un roman de Stanislas Lem [17]), PLANETA BOUR (1962, Pavel Klushantsev, U.R.S.S. [18]), ICARIE XB 1 (1963, Jindrich Polak, Tchécoslovaquie [19]) ou TOUMANOSTI ANDROMEDI (1968, Yevgeny Sherstobitov, U.R.S.S., d'après le roman d'Ivan Efremov La Nébuleuse d'Andromède). De l'autre, il y a les Occidentaux qui font du voyage dans l'espace le thème de prédilection de leurs séries B et Z. Quelques titres : SPACE MEN (1960, Antonio Margheriti, Italie), IL PIANETA DEGLI UOMINI SPENTI (1961, Antonio Margheriti, Italie), JOURNEY TO THE 7th PLANET (1962) (1961, Sidney Pink, U.S.A./Suède), THE MOUSE ON THE MOON (1963, Richard Lester, Angleterre), FIRST MEN IN THE MOON (1964, Nathan Juran, Angleterre, d'après H.G. Wells), ROBINSON CRUSOE ON MARS (1964, Byron Haskin, U.S.A.), TERRORE NELLO SPAZIO (1965, Mario Bava, Italie/Espagne), WAY… WAY OUT (1966, Gordon Douglas, U.S.A., avec Jerry Lewis), THE TERRORNAUTS (1967, Montgomery Tully, Angleterre, sur un scénario de John Brunner), etc. Dans ces films, le moins qu'on puisse dire, c'est que la vraisemblance et l'exactitude scientifique ne font pas partie des préoccupations des auteurs. Il n'y a guère que le très soporifique COUNTDOWN (1968) de Robert Altman (1966, U.S.A.) qui tente de prolonger la tradition réaliste qui a prévalu au début des années 50. Les autres, tous les autres, brassent allégrement des genres aussi divers que le western, le nudie, le film d'aventure et le film d'épouvante pour nous offrir une vision du voyage dans l'espace beaucoup plus proche de celle des pulps des années 30 et 40 que de celle de von Braun. Et c'est au milieu de ce joyeux désordre qu'explose la bombe 2001.

"L'intrigue proprement dite n'a, dans ce film, qu'une importance secondaire," peut-on lire dans le n°1-bis de mars-avril 1969 du magazine Chroniques de l'Art Vivant [20]. "C'est la forme qui est essentielle. Le vrai sujet d'Odyssée spatiale (sic !) n'est pas la naissance de l'humanité, la folie meurtrière d'un computer géant ou la rencontre sur Jupiter d'un Etre supérieur. Le vrai sujet du film, ce sont les vaisseaux flottant avec une lenteur irrésistible d'un bord à l'autre de l'écran, le mouvement perpétuel de la station spatiale en forme de roue, le survol en rase-motte du sol lunaire, la plongée dans les nébuleuses et la fantastique chevauchée du module au-dessus de paysages agrandis aux dimensions d'un rêve. Les apparences sont ici plus parlantes que les anecdotes car elles racontent une histoire où l'Espace tient le premier rôle."

On n'a pas fini de mesurer l'importance historique, culturelle, technique et esthétique du film de Kubrick. Avec lui, l'Espace change de visage. Il devient ce "radicalement autre" devant lequel l'homme ne peut que s'incliner, cet infini au silence incommensurable qui exige une métamorphose de l'humanité pour être approché. On y a vu le premier grand film de science-fiction de l'histoire du cinéma. D'un certain point de vue, c'est peut-être aussi le dernier. En tout cas, en allant jusqu'au bout du rêve, il montre ce que représente l'Espace dans l'inconscient de ceux qui croient encore à sa conquête : l'obscur objet du désir.

Le 21 juillet 69 à 3h56, Neil Armstrong pose son pied gauche sur le sol lunaire et s'exclame : "Ça y est ! Je tâte le sol ! C'est dur. C'est très ferme. Ça ressemble à de la poussière de charbon." Puis, après un instant de silence, il reprend d'une voix calme : "Je marche. Je n'ai aucune difficulté à marcher. Tout est plat autour de moi. Dieu que c'est beau! Une magnifique désolation!... C'est un petit pas pour l'homme que je viens de faire, mais c'est un bond de géant pour l'humanité."

On connaît la suite. Le 7 décembre 1972, Apollo 17, la dernière mission pilotée lunaire américaine, s'envolera vers la lune. Puis le programme tout entier sera abandonné. Dorénavant, priorité sera donnée aux stations et aux vols orbitaux ainsi qu'aux sondes inhabitées. L'imaginaire s'en trouvera-t-il affecté ? Et comment !

A suivre… Drogue, sexe et rock and roll…


13 - Doublement troubles dans la France gaulliste et gaullienne de l'époque puisque mélangeant liberté sexuelle, attitude relevant de moeurs "adultes" perverties, et bande dessinée, médium privilégié des histoires réservées aux enfants, autrement dit aux "innocents". [retour]

14 - "Le pouvoir, qui ne peut tolérer le vide, n'a jamais pardonné aux territoires d'ultraciel d'être des terrains vagues livrés à l'imagination." Eduardo Rothe : La conquête de l'espace dans le temps du pouvoir, texte paru dans ne n.12 de L'internationale situationniste, septembre 1969. [retour]

15 - On mesure mal aujourd'hui ce qu'était le désert science-fictionnel français à la télévision dans les années 60. Après l'échec du LE NAVIRE ETOILE en 1962, il a fallu attendre 1964-1965 pour que soient diffusés treize épisodes de la série de Rod Serling THE TWILIGHT ZONE sous le titre LA QUATRIEME DIMENSION. Nouvel échec. Cette fois il ne se passe plus rien jusqu'en 1966-1967 où nos bien peu étranges lucarnes accueillent une série télévisée allemande intitulée COMMANDO SPATIAL. Réalisé par Michael Braun et Theo Mezger, ce feuilleton adapté en France par René Barjavel est d'une affligeante médiocrité. Cependant, il semble réussir là où ses prédécesseurs avaient échoué. Ensuite, la S.F. fera de l'entrisme grâce à CHAPEAU MELON ET BOTTES DE CUIR et à OUTER LIMITS (Au delà du réel) avant d'envahir toutes les chaînes à coups de séries américaines, britaniques ou japonaises... Mais entretemps, la "conquête de l'espace" aura vécu. [retour]

16 - Pour les "trekkies" polyglotes, voici le texte original d'ouverture : "Space, the final frontier. These are the voyages of the starship Enterprise. Its five-year mission : to explore strange new worlds; to seek out life and new civilizations; to boldly go where no man has gone before." [retour]

17 - Ce film a été distribué en Belgique sous le titre L'ETOILE DU SILENCE et est tiré d'un roman de Stanislas Lem paru en France au Rayon Fantastique sous le titre Feu Vénus. [retour]

18 - Non sorti en France mais adapté à deux reprises sous forme de roman photo dans le magazine Star Ciné Cosmos sous le titre de La planète des tempêtes (n°33, décembre 1962), puis sous celui de Les sept voyageurs de l'espace (n°85, février 1965). [retour]

19 - Astronef d'Or au Festival de Trieste 1963, ex-æquo avec LA JETEE de Chris Marker. [retour]

20 - Numéro ayant pour thème, le détail a son importance : "L'art sans artiste ?" [retour]