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France société anonyme

(France société anonyme)

 L'histoire

Mardi 22 février 2222 – Unetrès belle jeune femme, noire et nue, traverse les salles vides de ce qui semble un palais, mélange de moderne et de baroque. Dans une chambre–qu’elle a ouverte grâce à une clé lumineuse- elle va vers un lit où repose un vieil homme, entouré d’ordinateurs et de matériel de mise en viesuspendue. La belle réveille le dormeur artificiel ; et celui-ci, retrouvant lentement la mémoire, commence en une longue litanie, le récit de sa splendeuret de sa chute…

Il a été mis un demi siècle plus tôt en coma surveillé par les gouvernants du monde d’alors, les grands trustsfinanciers et spécifiquement ceux régissant la commercialisation légale de toutes les denrées chimiques. Témoin et protagoniste principal d'une époquetroublée, celui qu’on nomme « Le Français » est réanimé puis rendormi au gré des besoins de souvenirs ou des curiosités des uns ou des autres.

%PARAGRAPHE%"Dans les années soixante-dix, on avait trouvé un mot formidable : agressivité ; agressivité tous azimuts. (…) Mais certainsdétournaient cette violence, ils la consommaient… ". Surtout grâce aux diverses drogues. Or le vieillard était alors le principal trafiquant d’Europe,tenant même la plupart des marchés mondiaux, et surtout celui des USA.

Tout allait pour le mieux dans le pire des mondes,jusqu’à ce que débarque d’Outre-atlantique une femme représentant le Gouvernement des Etats-Unis et les grands consortiums économiques. Sont but: s’emparer de l’empire illicite du maître trafiquant. Son arme : la légalisation de toutes les drogues. Et si nécessaire, évidemment, par la violence…%%

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Le petit mot de Francis SCHALL

Au cours des années 50 et 60, après l’arrivée des drogues douces par les routes du monde suivis parles beatniks puis les hippies et autres jeunes voyageurs révoltés ou en perte de repère, les associations criminelles virent immédiatement le débouché.C’est dès lors l’apparition sur les divers marchés de la planète, mais surtout évidemment là où est l’argent, c'est-à-dire dans les pays riches etpotentiellement consommateurs en puissances, des drogues dites dures. Une des principales –du moins des plus connues- filières de l’époque, la FrenchConnection, allait faire les beaux jours de la littérature policière et du cinéma, avec en premier lieu le film éponyme de William Friedkin (1971) et sasuite (1975). Mais aussi, pour ne rester qu’en France, avec KILL (1971) de Romain Gary et CANNABIS (1970) avec Serge Gainsbourg et Jane Birkin.%%

L’idée de légaliser les drogues dites douces –cannabis, marijuana, et compagnie- était déjà dans les esprits des contestatairesaméricains de la Côte Ouest dès les années 60 ; elle perdure aujourd’hui avec quelques noyaux de militants éparpillés aux quatre coins du monde… Dansla réalité des années soixante, et surtout des années soixante-dix, s’installe une confusion, par consommation interposée, entre les contestataires etles drogués. De là à poser dans FRANCE, SOCIETE ANONYME, un Front des toxicomanes révolutionnaires, "militants pourune 'défonce' subversive et libre", pourquoi pas. Encore fallait-il développer l’idée et ne pas se contenter d’une diatribe jetant les uns et les autres(entendu : droite et gauche et divers groupes extrémistes) dans le même sac ici sans malice mais fort nébuleux. Disons le clairement, le film d’AlainCorneau est raté. Désordonné, souvent incohérent, il se perd dans une profusion de discours alambiqués quand pas carrément ténébreux.

%PARAGRAPHE%Pourtant, de temps à autre, de cette grande confusion, surgissent une phrase ou deux qui prêtent tout de même à réflexion : quand lepremier ministre de France (Daniel Ceccaldi, rare à l’image, mais toujours parfait) affirme judicieusement "Légaliser, c’est contrôler. L’illégalité, c’est ledésordre", le spectateur peut évidemment poursuivre le résonnement, jusqu’aux dictatures extrêmes… Ou un autre protagoniste : "Le LSD est l’hostiedes temps modernes", qui renvoie bien sûr à un autre opium du peuple. S'il passe souvent de belles idées (sur les conflits économiques à échelleplanétaire, par exemple) elles se perdent malheureusement très vite dans un discours boursouflé et de surenchères, ainsi qu’au milieu de séquencesd’actions axées en général sur les règlements de comptes et autres assassinats en séries. On comprend qu’Alain Corneau voulait se faire les dents ;ceci lui a plutôt bien réussi à voir les films policiers qui suivront et feront sont succès (et parmi les meilleurs recettes françaises des seventies) :POLICE PYTHON 357 (1975), LA MENACE (1977), SERIE NOIRE (1979) et LE CHOIX DES ARMES (1981), hommages au film noir américain ; son remakedu chef-d’œuvre de Jean-Pierre Melville, LE DEUXIEME SOUFFLE en 2007 sera beaucoup moins convainquant ! Fasciné par le cinéma des USA, AlainCorneau a toutefois travaillé sur un choix de genres assez large, de la fresque épique de FORT SAGANNE (1984) à la psychologie douce des MOTSBLEUS (2004) en passant par des adaptations inspirées, ainsi NOCTURNE INDIEN (1989) d’après Antonio Tabucchi ou STUPEUR ET TREMBLEMENTS(2002) d’après Amélie Nothomb.
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On comprend encore moins l’échec du film quand on voitJean-Claude Carrière en coscénariste. Ecrivain, scénariste, parolier, metteur en scène, occasionnellement acteur, il est l’un de nos plus grandsscénaristes et adaptateurs, qui a travaillé avec Luis Buñuel, Pierre Étaix, Peter Brook et tant d'autres maîtres du 7ème Art ; il serait trop long de citerses très nombreuses réussites, mais tout de même : l’immense MAHABHARATA (1989) et l’indispensable LA CONTROVERSE DE VALLADOLID (1999). Ici–mais peut-être a-t-il prit le sujet pour une vaste plaisanterie ?- il n’évitera pas la chicanerie sur la publicité (de nombreuses apparaissent, lancées parles uns et les autres, dont celle-ci, pour exemple : "La chimie recrée les conditions de la vie"), ni une mise en boite de l’ensemble des partispolitiques, ce qui est plus facile qu’une analyse profonde, qu’on cherchera en vain dans FRANCE, SOCIETE ANONYME, alors que le sujet s’y prêtaitadmirablement. Passe aussi régulièrement une libération sexuelle qui nous vaut des séquences de nus diverses ou prétendument érotiques,qu’aujourd’hui nous ne pouvons trouver que bien tristes… La science-fiction n’est malheureusement pas le domaine de cet homme de plume qui est bienplus à l’aise et souvent remarquable dans le domaine du fantastique –quoiqu’il ait travaillé en 1965 avec Jesús Franco sur [link][fc]0000680[text]LEDIABOLIQUE Dr. Z[/link] (1965), et surtout le remarquable L'ALLIANCE de Christian de Chalonge (1971), d'après son propre roman, bijou du genre tropignoré et dont je parlerai prochainement.

Concernant l’interprétation, Michel Bouquet, un des plus grands acteurs du cinéma(et du théâtre) français, tire magnifiquement son épingle du jeu, et on a l’impression qu’il s’amuse beaucoup dans son rôle de trafiquant trop débonnairepour sa propre sécurité ; c’est une parfaite joie de l’entendre dire, fort doctement : "On n’est pas trafiquant uniquement pour gagner de l’argent… cepeut être aussi une vocation."

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Les décors, intérieurs et extérieurs, sont minimalistes ;est-ce un choix artistique… ou économique ? Quoiqu’il en soit, ils ne collent en rien à l’arrière plan des grands marchés internationaux et des superfortunes. Concernant les extérieurs, on trouve dans le film d’Alain Corneau une obsession pour les rues obscures, les parkings où les voitures ont unrôle prédominant : près d’un tiers du film se déroule en ou à côté d’une caisse (le terme est choisi : là encore, nous sommes dans le véhicule d’occasion!)

Pierre-William Glenn est un des plus importants directeur de la photo français, qui a sût créer des ambiances trèsdifférentes pour de nombreux réalisateurs aussi fameux que François Truffaut et Jacques Rivette, les américains Samuel Fuller et Joseph Losey, maiségalement pour des réalisateurs influencés par le film noir américain, ainsi Corneau, et Bertrand Tavernier, Costa-Gavras, ou José Giovanni. Il joue icides clairs-obscurs avec bonheur, un des rares atouts du film.

Malgré un début alléchant, sujet raté ! Avec un scénario à lava-comme-je-te-pousse, au point que sur sa dernière partie le film frise l’étiolement et tient plus d’une histoire extraite de Charlie-Mensuel, le journaldes refus outranciers de l’époque…

Et pourtant… Dans les récits de science-fiction la drogue et ses usages nous a valu denombreux chef-d’œuvres, ainsi bien des pièces maîtresses de Philip K. Dick, ou l’extraordinaire "Jack baron et l’éternité" (à quand enfin sur les écrans?) de John Brunner, et tant d’autres : un vaste sujet à traiter !

Dans les années 70, en France, l’écologie, la politique et lesrapport aux pouvoirs, la sociologie et le rôle des médias, ainsi que les nouvelles technologies, vont devenir les sujets de prédilection de la SF ; mais lesengagements politiques des uns et des autres auteurs va tourner à la confusion et à une forme de sabordement dans la polémique.

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FRANCE, SOCIETE ANONYME, qui participe de cette période, est une autre tentative française d’aborder lapolitique-fiction (il y en eu quelques unes dans le courant des années 70, dont L’AN 01 (1972) de J. Doillon, A. Resnais & J. Rouch, THEMROC (1973) deClaude Faraldo, LES CHINOIS A PARIS (1974) de Jean Yanne, et LE FUTUR AUX TROUSSES(1975) de Dolorès Grassian) mais qui n’abouti qu’à un méli-mélo terriblement décevant. Alain Corneau réalisant là son premier long métrage se lancedans un sujet passionnant mais traité de manière trop désordonné, qu’on appréciera tout juste que sous l’angle d’une satire. Ce n’est pas toutd’associer grand capital et gangstérisme, encore faut-il étayer son discours autrement qu’à coup de flingue ! Dommage, dommage…

%PARAGRAPHE%Le film, sans doute considéré comme dangereux pour la jeunesse, sera assorti d’une interdiction en salles aux moins de 16 ans lors desa sortie le 5 juin 1974. Anecdote : France, société anonyme est dédié à la mémoire de... Jane Mansfield !