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Le thème du 'voyage dans l'espace' au cinéma et dans la bande dessinée

  1. A pied, à cheval et en bulle de savon…
  2. Après un voyage de quarante heures, la fusée se pose sur Mars…"
  3. Tom Corbett, cadet de l'espace, contre Wernher von Braun
  4. Le silence des espaces infinis…
  5. Drogue, sexe et rock and roll…
  6. No futur ?

No futur ?

Pour la B.D. U.S., STAR WARS, après une courte période d'euphorie, a un effet dévastateur. Le phénomène des "graphic novels" prend de l'ampleur mais, passé 1983, les éditeurs délaissent de plus en plus le space opera pour se tourner vers l'heroïc fantasy (soudain promue genre "in" par le cinéma, les jeux de rôles et les jeux vidéo) ou le proto-cyberpunk, suite au succès de BLADE RUNNER (1982). Le flirt qui semblait s'amorcer entre S.F. écrite et S.F. dessinée ne débouche pas vraiment sur une histoire d'amour mais il faut dire que l'un des deux partenaires (la S.F. écrite) est alors assez mal en point.

En revanche, chez les grandes firmes, c'est une débauche d'adaptations graphiques plus ou moins heureuses de films et de séries T.V. Le phénomène n'est pas plus nouveau que celui des adaptations de romans mais le fait est qu'il prend, à partir de la fin des années 70, une ampleur jusqu'alors inconnue. C'est en ce sens que l'on peut dire que le cinéma vole au secours de la BD. La question est de savoir si c'est un service qu'il lui rend…

Seule planche de salut pour les amateurs d'aventure spatiale inédite et de qualité, les "indépendants", autrement dit une nouvelle race d'éditeurs de comic-books soucieux d'innover tant en ce qui concerne la présentation de leurs magazines que les histoires qu'ils publient… et le mode de rémunération de leurs auteurs. Pacific Comics en fait partie. C'est là que paraît, en 1982, Alien Worlds, de Bruce Jones, un titre qui renoue brillamment avec la tradition des EC Comics des années 50 et comporte des histoires complètes signées Williamson, Conrad, Redondo… Mais la diffusion de ce genre de magazine est des plus restreintes et leurs éditeurs n'ont pas toujours la tâche facile.

D'autres indépendants peuvent retenir notre attention : First Comics, par exemple, pour Evangeline de Charles Dixon et Judith Hunt, un comic book à parution aléatoire ayant pour héroïne une nonne oeuvrant dans un XXIIIe siècle christianisé d'un bout à l'autre de l'univers (quoiqu'il soit peu probable que l'épiscopat américain approuve la vision de l'Eglise qui est proposée dans cette bande !) ou Dark Horse Comics, pour Trekker de Ron Randall, une série en noir et blanc contant les aventures d'une chasseuse de primes parcourant l'espace en tous sens à la poursuite de ses proies. Le n°1 date de 1987.

Image scifi-movies

La bande dessinée européenne, elle aussi, a senti passer le souffle de STAR WARS. Des séries solides et bien implantées comme Valérian ou Yoko Tsuno n'ont pas été affectées, mais cette somptueuse overdose d'aventures spatiales a eu des effets surprenants sur les bandes pour adultes paraissant dans des magazines du type Métal Hurlant. Plus question, après 1977 (et même un peu avant), de publier du space opera au premier degré. C'est la dérision, la nostalgie, le clin d'oeil complice et le mélange des genres qui dominent. Des exemples ? Il y en a à profusion. En 1979, dans ses Fariboles sidérales (Humanoïdes Associés), Alias utilise l'espace comme un référent familier pour servir de décor à des histoires à chute plus proches de la fable que de la nouvelle de S.F. La même année, dans un petit album élégant et subtil intitulé Tueur de monde, Moebius nous conte la "fin de l'ère du champignon sacré" en commençant par ces mots : "L'astronef de Fildegar (fonce) dans le vide qui sépare les galaxies à un million de fois la vitesse de la lumière". Adieu, réalisme, vraisemblance et toute cette sorte d'empêcheurs de créer en rond… Et c'est tant mieux. Désormais, la SF graphique s'auto-alimente et s'auto-parodie en toute impunité au travers d'oeuvres de plus en plus audacieuses, de plus en plus insolentes. La preuve en est Les aventures de Roger Fringant, qui sort chez Futuropolis en 1981, un "ouvrage archétypique" comme dit la quatrième de couverture. En fait, il s'agit d'un hommage amusé et complice à la S.F. d'avant-guerre, aux couvertures de pulps et aux bandes style Buck Rogers ou Kaza le Martien. Chaland et Cornillon se sont déjà essayés à ce genre d'exercice, mais à une moindre échelle, dans Le Captivant (Humanoïdes Associés, 1979), avec de courtes parodies de B.D. de S.F. d'après-guerre telles que L'univers est à nous, Un amour déçu ou Ils inventèrent l'aéronef antigrav : les frères Bigstones. C'est Chaland, d'ailleurs, qui signe chez Magic Strip en 1983 l'une des meilleures parodies de space opera jamais parue en France (Adolphus Claar) tandis que l'Italien Guido Crepax renoue de bien curieuse façon avec l'aventure spatiale en transformant Les voyages de Gulliver en une saga érotico-cosmique : Les voyages de Bianca, rappel, dans la démarche sinon dans la forme, de l'impressionnant Salammbô publié par Druillet aux Humanoïdes Associés en 1980. Mais déjà, heroïc fantasy, S.F. urbaine, high-tech ou post-cataclysmique s'imposent avec violence dans l'univers impitoyable des B.D. du vieux monde et le space opera en vient à déserter les pages des illustrés. Bien sûr, il y a des exceptions, mais hormis les grandes séries dont il a été question plus haut (Valérian en tête…), il n'existe plus guère de bande traitant du voyage dans l'espace qui mérite d'être signalée parmi celles parues depuis six ou sept ans en Europe.

Est-ce à dire que les étoiles se sont tues? Que l'oreille des artistes est devenue sourde à leur appel? Je ne le crois pas, d'autant que les signes s'accumulent çà et là d'une résurrection du space opera graphique et cinématographique… tel qu'en lui-même transfiguré.

Depuis 1987, la série STAR TREK : THE NEXT GENERATION, bien que boudée par quelques trekkies un peu trop nostalgiques, remporte un succès populaire considérable à la télévision américaine puisqu'elle vient d'entamer sa cinquième saison. Par ailleurs, on sait que Lucas travaille en ce moment-même aux trois épisodes suivants de la saga STAR WARS, (lesquels seront en fait les trois premiers et précéderont dans l'ordre de narration ceux sortis entre 1977 et 1983). Enfin, les progrès accomplis dans le domaine des images de synthèse et les résultats obtenus en associant ces mêmes images à des effets spéciaux optiques traditionnels (Cf. TERMINATOR 2) permettent d'envisager pour les années à venir un "bond esthétique" dans le traitement visuel de l'espace comparable à celui accompli par Kubrick en 1968 avec son 2001.

C'est ainsi, par exemple, qu'a pu être produit récemment aux Etats Unis un documentaire en six parties intitulé THE ASTRONOMERS qui offre de l'univers une vision totalement inédite.

Dans la bande dessinée américaine aussi, ça frémit. A ne pas y regarder de trop près, on pourrait se croire revenu au milieu des années 70 avec de nouveaux comix underground comme cet étonnant Really Weird Tales of Sci-Fi Erotasy "n" Stuff édité en 1991 par Barker Saur-Head Press qui marie allègrement sur le mode parodique space opera et pornographie (et il n'est pas le seul!), ou avec les luxueuses productions de certains indépendants. Orbit, par exemple, que publie Eclipse Books depuis 1990, est un comic book sophistiqué adaptant en bandes dessinées des nouvelles d'écrivains de S.F. parues dans Isaac Asimov's Science Fiction Magazine. Toutes les histoires publiées dans Orbit ne mettent pas en scène des voyageurs de l'espace mais on en trouve quand même au moins une par numéro qui exploite avec brio les potentialités graphiques liées à ce thème.

Ces phénomènes demeurent toutefois encore assez marginaux et n'intéressent qu'une poignée de lecteurs avertis et voraces. La meilleure B.D. de S.F. américaine de la fin des années 80 ne doit rien à l'espace (il s'agit de The Watchmen, somptueuse et sombre saga post-moderne signée Alan Moore et Dave Gibbons). Mais les signes sont là, qui ne trompent pas, et l'on peut s'attendre à ce que cinéastes et auteurs de BD US nous invitent à repartir dans le cosmos bien avant que leurs compatriotes scientifiques ne concrétisent leur projet d'envoyer un homme sur Mars.

Même si Apollo a déçu, et STAR WARS saturé, le rêve qui les a engendrés ne s'est pas éteint. "Les hommes iront dans l'espace pour faire de l'Univers le terrain ludique de la dernière révolte : celle qui ira contre les limitations qu'impose la nature," écrivait Eduardo Rothe en 1969. Ces mots, qui disent bien le formidable enjeu émancipateur et sacrilège de la conquête spatiale, sont plus que jamais d'actualité.

Croyez-moi, quoi qu'il advienne, le XXIe siècle sera spatial… ou ne sera pas.

Daniel Riche