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Le thème du 'voyage dans l'espace' au cinéma et dans la bande dessinée

  1. A pied, à cheval et en bulle de savon…
  2. Après un voyage de quarante heures, la fusée se pose sur Mars…"
  3. Tom Corbett, cadet de l'espace, contre Wernher von Braun
  4. Le silence des espaces infinis…
  5. Drogue, sexe et rock and roll…
  6. No futur ?

"Après un voyage de quarante heures, la fusée se pose sur Mars…"

Les choses auraient pu changer dès 1917. Cette année-là, un Danois du nom de Holger Madsen réalise un film intitulé HIMMELSKIBET (A 14 millions de lieues de la Terre) qui passe pour le premier grand space opera de l'histoire du cinéma [1]. Cette fois, il ne s'agit plus d'une bande de quelques minutes mais d'un vrai long-métrage de plus d'une heure trente contant le voyage dans l'espace d'un vaisseau construit par un certain professeur Planétarios et dirigé par le capitaine Avanti. Après pas mal de difficultés (causées, entre autre, par la lassitude de l'équipage, à deux doigts de se mutiner) et au bout de plusieurs mois, le vaisseau se pose sur Mars où vit un peuple pacifique et végétarien haïssant la guerre. Le chef de ce peuple accepte de raccompagner les Terriens chez eux pour y délivrer un message de paix et apprendre aux hommes à s'aimer entre eux. En fait, HIMMELSKIBET est surtout un film pacifiste réalisé trois ans après le début de la Première Guerre mondiale, à un moment où nul ne pouvait dire quand ce conflit prendrait fin. La S.F. y sert seulement de prétexte à une fable aux intentions louables, ce qui n'est déjà pas si mal… Mais ceci explique sans doute pourquoi il reste une exception qui, tout en semblant annoncer un renouveau dans le traitement cinématographique du thème du voyage spatial, marque en réalité la fin d'une époque. Si l'on excepte le AELITA du Russe Jakov Protazanov, plus ou moins inspiré de Tolstoï et mettant en scène un jeune savant qui s'envole vers Mars afin d'y retrouver la fille de ses rêves, il faut attendre 1928 pour voir sortir un film réellement important sur le sujet : FRAU IM MOND (La femme dans la lune) de Fritz Lang.

FRAU IM MOND est surtout célèbre parce que Lang y a inventé le compte à rebours. "Lors du compte au moment du départ de la fusée," écrit Lotte H. Eisner (in "Fritz Lang", éditions de l'Etoile, 1984), "Lang voulait accroître la tension. Au lieu de compter en augmentant (n'importe quel chiffre pouvait alors donner le signal du départ), il eut l'idée plus efficace dramatiquement de terminer le compte par le chiffre zéro. C'est ainsi qu'il arriva au compte à rebours de 6 à 1, au countdown, qui, à ce jour est resté le procédé en vigueur."

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Lang, obsédé par l'exactitude, consulta plusieurs spécialistes lors de la préparation de FRAU IM MOND, parmi lesquels Hermann Oberth, grand expert sur la question des fusées et des voyages interplanétaires, et Willy Ley, dont nous aurons l'occasion de reparler. Bien qu'il soit "facile de ne voir dans cette fantaisie sur un voyage de l'avenir qu'une version modernisée du LE VOYAGE DANS LA LUNE de Méliès" (Lotte H. Eisner), FRAU IM MOND marque incontestablement le début d'une nouvelle ère dans le traitement du voyage spatial à l'écran. Désormais, la "vraisemblance scientifique" aura son mot à dire et il ne sera plus possible de s'envoler pour Mars, la lune ou Jupiter sur le dos d'un cheval ou à l'intérieur d'un train. Le fait est qu'à cette époque, la première "vraie" fusée à combustible liquide, mise au point par Robert Hutchings Goddard, a déjà été lancée. L'événement a eu lieu le 16 mars 1926 aux Etats Unis. La durée du vol a été de 2,5 secondes. L'engin a atteint une altitude de 12,40 m et parcouru une distance de 55 m avant d'aller s'écraser dans un carré de choux. Difficile, dans ces conditions, de continuer à espérer gagner un jour la lune en ballon… Spoutnik est encore loin… sans parler d'Apollo. Pourtant, l'idée de "conquête de l'espace" commence à faire son chemin dans l'esprit du public.

Cette idée, c'est surtout la bande dessinée qui va s'en emparer au cours des années 30. Plusieurs remarques s'imposent, cependant. D'abord, faute de modèles "réels" susceptibles de les inspirer, scénaristes et dessinateurs ont tendance à traiter l'espace comme un océan où planètes et satellites seraient comparables à des îles ou à des continents, et à calquer plus ou moins consciemment leurs vaisseaux spatiaux sur les paquebots et les sous-marins (à une exception près, celle de Buck Rogers, et encore…) existant à l'époque. Ensuite, si l'image de l'espace a changé depuis les années 10, on est loin de prendre en compte des paramètres tels que l'absence de pesanteur ou les formidables distances séparant les planètes. Dans le même ordre d'idée, on imagine difficilement que la lune, Mars ou Vénus sont ce qu'on appelle aujourd'hui des "milieux extrêmes" où l'on ne peut se déplacer sans prendre un minimum de précautions… Enfin, l'espace de la bande dessinée (et du cinéma) des années trente ne s'étend guère au-delà du système solaire. On explore la lune, certes, Mars, Vénus… Saturne à la rigueur, ou encore Jupiter… mais l'on ne va pas plus loin.

Ceci posé, l'espace, dédaigné jusque là par les auteurs de B.D., devient un terrain d'aventure qu'affectionnent beaucoup les nouveaux héros de papier. C'est que, à la fin des années 20, la bande dessinée (américaine) se transforme.

Le 7 janvier 1929, deux personnages font leur apparition dans la presse U.S., rompant du même coup avec une tradition qui semblait avoir voué la B.D. à n'être que le support de séries à caractère humoristique ou caricatural. Au "comique" des séries d'antan, on oppose brusquement le sérieux du héros qu'incarnent le Tarzan de Burroughs dessiné par Hal Foster et le Buck Rogers de Philip Francis Nowlan dessiné par Dick Calkins (et, dés 1930, par Russell Keaton dans les planches dominicales).

Tarzan n'ira pas dans l'espace. Buck Rogers, si. Il ne sera pas le seul. Mais il sera le premier. Pas tout de suite, pourtant, puisqu'il doit d'abord affronter des Mongols faisant régner la terreur sur la terre. Mais sitôt vaincu ce énième avatar du péril jaune, il s'envole vers Mars, la lune, Jupiter…

Les engins spatiaux occupent une place très particulière dans cette bande. Comme l'explique Pierre Couperie (dans Un héritier de Robida, introduction à Buck Rogers, Pierre Horay, Paris, 1977) : "Alors que ses concurrents, "Flash Gordon" et les autres, feront appel, parfois ou souvent, au fantastique et à la mythologie, "Buck Rogers" frappe par son esprit mécaniste, matérialiste. Le merveilleux y est purement de ce monde, mais c'est un vaste monde : l'univers s'ouvre devant les héros. Le merveilleux est ce qu'il y a sur les autres planètes ou à la dérive dans les espaces célestes. Il est plus encore dans les engins, dans leurs performances, surtout peut-être dans leur forme extravagante. (…) Pendant les années trente, les dessinateurs de Buck créent avec délectation une armée d'engins plus bizarres et plus compliqués les uns que les autres, empruntant à l'esthétique de la chaudière, du percolateur, du marteau pneumatique, du tank, de la torpedo, de tout ce qui combine brutalement sphères, cylindres et gros tuyaux, beaucoup plus qu'aux belles formes lisses et intégrées de l'avion et du sous-marin."

Propriété du National Newspaper Syndicate, Buck Rogers se voit rapidement opposer par un syndicat concurrent, le King Feature Syndicate, deux rivaux, Brick Bradford (en France : Luc Bradfer) de William Ritt et Clarence Gray, le 24 août 1933, et Flash Gordon d'Alex Raymond, le 7 janvier 1934.

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Les voyages dans l'espace n'occupent pas une place très importante dans Brick Bradford, du moins au début. Le héros de William Ritt et Clarence Gray préfère explorer le temps, les royaumes oubliés, le centre de la terre ou… les atomes d'une pièce de monnaie. Il finira par faire comme ses petits camarades, mais tardivement, après avoir en quelque sorte épuisé toutes les ressources fantasmagoriques de notre bonne vieille planète. Quant à Flash Gordon, c'est une bande qui illustre parfaitement le propos de Démètre Ioakimidis selon lequel "le vol dans le cosmos ne représente qu'un simple moyen : le moyen d'amener les personnages à pied d'œuvre, c'est à dire sur l'astre où vont se dérouler leurs exploits", en l'occurrence, ici, la planète Mongo. Flash Gordon n'est pas une "série interplanétaire", contrairement à une idée assez répandue. C'est une bande de science fantasy où les héros ne voyagent dans l'espace que pour se retrouver sur un monde qu'ils ne quitteront plus (à une courte exception près, en 1942). Cela dit, Flash deviendra bel et bien un héros de l'espace s'envolant pour Jupiter et même Alpha du Centaure, mais il n'effectuera de tels voyages qu'à partir de 1951, lorsque le dessinateur Dan Barry aura repris en main ses aventures et son destin.

Au début des années 30, d'autres personnages apparaissent dans la bande dessinée américaine qui ne vont pas tarder à répondre à l'"appel des étoiles". L'un d'eux est une femme, Connie (que l'on connaît en France sous une multitude de noms : Cora, Constance, Diane, Rosie-Patt, Annie, Nicole, Liliane, etc.) de Frank Godwin. Connie est née en 1927 et, à l'origine, il s'agissait d'une héroïne comique. Lorsque la B.D. américaine découvre l'aventure en 1929, Connie se met au goût du jour en se faisant détective et aventurière. En 1939, elle s'élance à la conquête du cosmos dans une série intitulée "Voyages dans le système solaire". Cette fois, il s'agit d'un vrai space opera. De vaisseaux vénusiens en croiseurs de bataille martiens, les moyens qu'emprunte la girl-scout de l'espace pour se promener de planète en planète sont nombreux et variés et certains fonctionnent même à l'aldénite, "métal inconnu isolant de la pesanteur". En 1942, Connie ira sur la lune, modeste satellite sur lequel elle oublie de se poser en 1939. Malheureusement, cette bande au graphisme simplet est une saga réactionnaire au ton désagréable dont chaque épisode permet avant tout à l'auteur-dessinateur de se livrer à une démonstration sur le thème : touche pas à mon pouvoir !

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Infiniment plus sympathique est Mandrake de Lee Falk et Phil Davis, dont le héros, apparu en 1934, visite la lune en 1938. Comment se fait-ce ? Le plus simplement du monde. Mandrake et son fidèle Lothar sauvent des griffes d'un puma un certain professeur Durbet, inventeur de la "durbène", substance qui, comme l'aldénite et tant d'autres qui les ont précédées, "ne subit pas les lois de la pesanteur" (Wells, qu'aurait-on fait sans toi ?). Grâce à sa découverte, le savant a pu construire un aéronef avec lequel il compte se rendre sur la face cachée de la lune. Mandrake et Lothar décident de l'accompagner. L'aéronef compte un passager clandestin, Laure, la fille de Durbet, somptueuse créature en jupette infiniment plus sexy que Connie et même que Dale Arden, la fiancée de Flash Gordon… Après un voyage qui occupe deux planches de la bande, l'aéronef se pose sur la lune. Les passagers ne s'embarrassent pas de scaphandres mais ils mettent des casques de verre sur la tête car l'atmosphère est déclarée "irrespirable" par Durbet. Puis c'est le voyage sur la "face cachée" où Mandrake et ses compagnons découvrent une cité sous globe, Lunatopie, où vivent les descendants des Atlantes… Merveilleux et poésie font bon ménage dans cette bande à l'élégance sereine qui comporte juste ce qu'il faut de notations à caractère vaguement scientifique pour, sinon la rendre vraisemblable (on n'en est quand même pas là), du moins permettre de mesurer la distance parcourue depuis Little Nemo et LE VOYAGE DANS LA LUNE de Méliès [2].

Autre voyageur de l'espace célèbre qui apparaît l'année même où Mandrake pose le pied sur la lune, Superman de Jerry Siegel (scénario) et Joe Shuster (dessin). Car, ne l'oublions pas, le plus musclé des Américains est un extraterrestre. Là, il s'agit d'un voyage à l'envers puisque Superman enfant est envoyé sur la Terre par ses parents, habitants de Krypton, qui espèrent le sauver de la destruction qui menace leur planète. Plus tard, Superman aura maintes fois l'occasion de retourner dans l'espace, et au cinéma et dans les comic books, mais, comme tous les super héros apparus après lui, son invulnérabilité en fait un voyageur un peu particulier qui n'a besoin ni de scaphandre ni de vaisseau spatial pour se déplacer hors de l'atmosphère terrestre.

Et au cinéma, que se passe-t-il, pendant ce temps ? Pas grand chose (du moins dans le domaine qui nous intéresse, car le parlant a quand même fait son apparition, ce qui n'est pas rien !). Fritz Lang n'a pas créé d'émule (sauf en U.R.S.S.) et, si l'on excepte deux curiosités, JUST IMAGINE de David Butler (1930) et THINGS TO COME de William Cameron Menzies (1936, d'après un scénario d'H.G. Wells), les seuls films à entraîner les spectateurs dans l'espace sont des serials adaptant des bandes dessinées (FLASH GORDON et BUCK ROGERS). JUST IMAGINE est une curiosité en ce sens qu'il s'agit d'une comédie musicale de science-fiction. Brendel, son héros, est frappé par la foudre en 1930 et se réveille en 1980.

Parmi les changements intervenus depuis les années trente, on note quantité de gadgets tels que portes automatiques, télévisiophone, etc. mais aussi… banalisation des croisières interplanétaires nous permettant de visiter une planète Mars ressemblant curieusement aux plaines du Kansas. Quant à THINGS TO COME, son thème n'est pas l'exploration de l'espace mais la guerre, la paix, le travail, la liberté et toute cette sorte de choses au cours des décennies à venir. Oeuvre pesante et moralisatrice, elle se clôt sur un voyage interplanétaire car "l'humanité doit sans cesse élargir ses conquêtes". Détail intéressant quand on connaît l'auteur du scénario, c'est encore ce bon vieux canon imaginé par Verne qui permet quitter la Terre. Wells aurait pu trouver mieux.

Fritz Lang, disais-je, n'a fait d'émule qu'en U.R.S.S. En 1936, en effet, sort KOSMITCHESKY REIS (Vaisseau cosmique) de V. Jouraliov qui ressemble beaucoup, mais alors beaucoup, à FRAU IM MOND. Une fusée géante (et soviétique de surcroît) débarque "par erreur" sur la face cachée de la lune. Les voyageurs découvrent une matière neigeuse : les restes de l'atmosphère lunaire. Ils reviennent sains et saufs sur Terre où ils sont accueillis triomphalement.

Reste les serials. Les années trente et quarante représentent leur âge d'or. En 1936 sort FLASH GORDON : ROCKETSHIP, un film en 13 épisodes de Frederick Stephani avec Larry "Buster" Crabe dans le rôle principal. Adaptation relativement fidèle des premiers chapitres de la bande dessinée d'Alex Raymond, ce film accorde peu de place au voyage dans l'espace. Comme dans la bande d'origine, le "rocket ship" du Dr. Zarkov n'est qu'un moyen pour gagner la planète Mongo où vont se dérouler les exploits de Flash et de ses compagnons. Il en va de même pour FLASH GORDON'S TRIP TO MARS (Ford L. Beebe et Robert Hill, 15 épisodes, 1938) et, malgré un titre prometteur, pour FLASH GORDON CONQUERS THE UNIVERSE (Ford L. Beebe et Ray Taylor, 12 épisodes, 1940) bien que, dans ce dernier film, Flash fasse la navette entre la Terre et Mongo au cours des quatre premiers épisodes. BUCK ROGERS (1939), en revanche, ne tient pas en place dans les 12 épisodes du serial que lui consacrent Ford Beebe et Saul Goodkind en 1939 (toujours avec Larry "Buster" Crabe dans le rôle principal).

BUCK ROGERS - Le thème du 'voyage dans l'espace' au cinéma et dans la bande dessinée
BUCK ROGERS

Grâce à un vaisseau spatial inventé par le Dr. Huer (et qui se manoeuvre à l'aide d'un cabestan !), Buck et ses compagnons s'envolent pour Saturne, fuyant la Terre où règne un truand du nom de Killer Kane. Ensuite, ce ne sont qu'allées et venues entre la Terre et Saturne, les Saturniens ayant accepté d'aider les Terriens à reconquérir leur liberté. Le tout se clôt par une bataille aérienne où les vaisseaux saturniens ont raison de la flotte de Killer Kane. Pas mal…

Cependant, on voit par ces quelques exemples ce qu'est l'espace des années trente dans la bande dessinée et au cinéma. S'il diffère de celui des décennies précédentes, c'est parce qu'il est devenu terrain d'aventure après avoir été piste de cirque mais l'on ne peut pas dire qu'on le prend au sérieux. Apesanteur et absence d'atmosphère n'ont toujours pas droit de cité. Obus et substances anti-gravité continuent d'être d'un grand secours pour quitter la terre. Et l'univers ne saurait s'étendre au-delà du système solaire.

Cette situation ne concerne pas que les américains. A peu de choses près, on la retrouve telle qu'en elle-même inchangée en Europe. Par exemple, c'est dans un obus que Zig et Puce gagnent la planète Vénus en 1935 dans Zig et Puce au XXIe siècle d'Alain Saint-Ogan, bande charmante où, détail remarquable pour l'époque, les héros subissent les effets de l'apesanteur. L'année suivante, toujours en France, Les conquérants de l'avenir de Caesar Avai [3] se lancent à l'assaut de la planète Mars mais le voyage dans l'espace, ici encore, n'est qu'un prétexte pour jeter les héros dans un monde aussi baroque que celui de Mongo. Citons aussi Ciccio et Cerino, héros de la bande italienne anonyme La citta futura, qui montent une expédition pour Saturne en 1934 et se posent… sur l'anneau, ou bien encore Baglioni et Cassoni, deux auteurs qui font s'entredéchirer leurs Conquistatori delle stelle pour la possession d'un vaisseau interplanétaire "antigravitationnel" en 1941 et l'on aura une idée assez précise de ce que représentaient l'espace et sa "conquête" au cours des années 30 et au tout début des années 40 pour les cinéphages et les lecteurs de B.D.

Au cinéma, il va falloir attendre une dizaine d'années avant qu'un réel changement se produise, mais il sera spectaculaire [4]. Dans la bande dessinée, par contre, les choses vont un peu plus vite.

En janvier 1940, aux Etats Unis, paraît le premier numéro de Planet Comics, un comic book publié par "Fiction House" entièrement dévolu à l'aventure spatiale et portant en sous-titre : Weird adventures on other worlds - the universe of the future. Le dessin de couverture, dû à Proto Celardo (et non à Will Eisner, comme on peut le lire çà et là), donne le ton. Il montre un homme et une femme au buste et à la tête protégés par une sorte de bocal aux prises avec une horde de cyclopes verdâtres à la chevelure rose. On est en plein space opera. Planet Comics, dont les héros se nomment Red Comet, Space Admiral Curry, Cosmo Corrigan, Flint Baker : space adventurer, Futura… et qui propose des séries intitulées Mysteries of the universe, Space faces, Life on other worlds, etc., est le premier vrai comic book de science-fiction de l'histoire de la B.D. Les auteurs-dessinateurs ne font pas dans la dentelle mais leurs personnages sillonnent l'espace en tous sens à bord de vaisseaux spatiaux ressemblant tantôt à des bombardiers dépourvus d'ailes, tantôt à des sous-marins, tantôt à des transatlantiques… et même si les planètes du système solaire sont encore leurs points de chute préférés, il arrive que l'existence de mondes plus "exotiques" soit évoquée.

En Europe, bien sûr, à cette époque, on ignore tout de Planet Comics. Au début des années 40, la parution du premier comic book de science-fiction n'est pas franchement l'événement qui captive le plus ceux qui vivent de ce côté-ci de l'Atlantique. Par ailleurs, le matériel américain, qui prédominait dans les illustrés pour la jeunesse des années trente, commence à se faire rare. Alors, les Européens s'inventent leurs propres héros. En 1943, dans le Daily Mirror, paraît le premier épisode des aventures de Garth, personnage créé par Steve Dowling et qui sera repris de 1971 à 1976 par Frank Bellamy. Si Garth a droit à une mention dans cet essai, ce n'est pas pour ses premières aventures qui lui font côtoyer dieux et déesses dans un univers de pure fantasy mais plutôt pour des épisodes tardifs qui lui vaudront de visiter toutes les galaxies (pas moins !) à bord de fusées, de vaisseaux spatiaux, de soucoupes volantes et autres engins franchement bizarroïdes… Garth est un personnage qui n'a pas d'équivalent dans la bande dessinée réaliste. Voyageur de l'espace et du temps, fin limier et pourfendeur de loups garous, découvreur de civilisations disparues, amant de déesses réincarnées, adversaire ou compagnon de dieux oubliés, c'est un explorateur de l'impossible qui compte parmi les créations les plus originales de la bande dessinée britannique.

Bien différents sont le professeur Arnoux et son neveu Norbert qui s'envolent Vers les mondes inconnus sous le crayon de Liquois dans le magazine nazi "Le Téméraire" en 1943. Cette série, qui entend remplacer Flash Gordon auprès des jeunes lecteurs de la France occupée, utilise, elle aussi, le voyage dans l'espace comme un moyen. Après avoir quitté la Terre en fusée, Arnoux et Norbert se posent sur une planète inconnue où ils vivent des aventures vouées à la défense et à l'illustration des valeurs du IIIe Reich [5]. Comme quoi, Eduardo Rothe voyait juste lorsqu'il écrivait dans "l'Internationale situationniste" de septembre 1969 : "Le pouvoir, qui ne peut tolérer le vide, n'a jamais pardonné aux territoires d'ultraciel d'être des terrains vagues livrés à l'imagination"…

Ces "terrains vagues", les Européens - et en particulier les Français - vont avoir beaucoup de mal à se les réapproprier dans les années d'après-guerre. Maintenant, les fusées, on connaît, et l'exploration de l'espace commence à s'inscrire en lettres de néon à l'horizon des futurs possibles. Mais en France, la loi de 1949 sur les publications destinées à la jeunesse va donner un sérieux coup de frein au délire créatif des auteurs de bandes dessinées. Pourtant, avant que ne soit votée cette fameuse et sinistre loi (dont le but premier est surtout de faire barrage aux productions américaines…), quelques héros auront le temps de s'enfuir dans l'espace.

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En 1945, par exemple, naissent Les pionniers de l'Espérance de Roger Lecureux (scénario) et Raymond Poïvet (dessin) dans Vaillant. Roger Lecureux a raconté la genèse de cette série dans le n°4 de la revue Phénix "Le pays sortait de la guerre et la bande dessinée française, balbutiante, oscillait entre les histoires de résistance et les histoires construites sur les thèmes de toujours : western, etc. Un seul genre, à mon avis, pouvait donner satisfaction à la jeunesse (…) : la science-fiction. (…) L'idée des "Pionniers" m'est venue et cette histoire, dés le début, connut un succès très encourageant… Elle avait une particularité : contrairement à toutes les séries publiées alors, cette histoire ne présentait pas les exploits d'un héros unique, d'un seul personnage. Le héros, ici, était le "groupe", l'équipe. Nous arrivons au titre. Une équipe de pionniers, donc : "Les Pionniers". Mais pourquoi "de l'Espérance" ? Qui se souvient encore, vingt ans après, que l'"Espérance" était le nom du vaisseau de nos héros ? (…) Le vaisseau, conçu avec beaucoup de logique par mon ami Poïvet, a depuis longtemps disparu, effacé par d'autres engins plus logiques encore, plus scientifiques. Le vaisseau a disparu mais… l'Espérance est restée ! Le titre, en se généralisant, a donné le ton exact et définitif de notre histoire. Les cosmonautes et les hommes de l'espace d'aujourd'hui ne sont-ils pas les "pionniers" du monde de demain ? Et ce monde n'est-il pas celui de l'espérance ?…"

Tout est dit… à cela près que Les pionniers de l'Espérance est peut-être la première vraie grande bande dessinée de science-fiction francophone, tant en ce qui concerne les histoires que le dessin, et qu'elle marque, mine de rien, l'intrusion de la "vraisemblance" scientifique dans ce genre de série.

Autres personnages de B.D. à voyager dans l'espace de l'immédiat après-guerre, le savant Etienne Launay, sa fille Jane et son assistant Jacques Sylvain, héros du Kaza le Martien de Kline publié dans O.K.[6] Kaza le Martien commence bien. On y apprend qu'il a fallu "six ans de travail" au professeur Launay pour mettre au point sa fusée, ce qui est sensiblement plus "vraisemblable" que l'année réclamée par le héros du film UN MATRIMONIO INTERPLENETARIO, par exemple… Nos héros ne tardent pas à quitter la terre (pour échapper à une horde de Mongols…) et bientôt, "à la vitesse de 855 kilomètres/seconde, la fusée poursuit sa route vers Mars" mais… "l'aiguille de l'empodiographe indique la présence d'un météorite". Passons sur le fait que "météorite" est du genre féminin mais retenons que Launay, sa fille et son assistant sont parmi les premiers à affronter ce qui va devenir pendant de nombreuses années l'un des clichés les plus éculés des histoires (dessinées et filmées) de voyages dans l'espace : la rencontre avec une météorite [7]. Même Tintin n'y échappera pas ! Cela dit, cette "rencontre" prouve au moins qu'on accorde au voyage proprement dit un peu plus d'attention qu'auparavant. Malheureusement, deux planches plus loin, "après un voyage de 40 heures", la fusée se pose sur Mars et la série bascule dans une sorte de sous-Flash Gordon aux péripéties poussives.

Pas question, bien sûr, de passer en revue tous les héros de bande dessinée explorant le cosmos avant 1949 mais une mention spéciale doit tout de même être attribuée aux Conquérants de l'infini de F.A. Breysse qui paraît en 1947 dans le très catholique Coeurs Vaillants. Curieuse bande que ces Conquérants qui, par bien des côtés, préfigure le On a marché sur la lune de Hergé tout en accordant une place beaucoup plus large à la fantaisie (voire, carrément, à la fantasy) que chez Tintin. Il s'agit d'une aventure d'Oscar Hamel, d'Isidore et du chien Titus (lequel foule le sol lunaire revêtu d'un scaphandre avec cinq ou six années d'avance sur Milou), personnages créés par Breysse, où abondent détails techniques et notations scientifiques. Le professeur Orionus, inventeur de la fusée transportant nos héros dans l'espace, connaît son sujet. Il sait qu'il n'y a pas d'atmosphère sur la lune et que la pesanteur y est sept fois moindre que sur la Terre. Il a prêté une attention particulière à l'étanchéité de sa fusée car la température qui règne dans l'espace est "exactement 275 degrés au-dessous de zéro"… Quant aux cosmonautes, s'ils peuvent respirer au cours de leur voyage, c'est "grâce à des régénérateurs à l'oxylithe qui absorbent le gaz carbonique de l'air et restituent l'oxygène nécessaire." Pourtant, la lune de F.-A. Breysse, contrairement à celle d'Hergé, est habitée. Un petit peuple de "Luniens" y vit dans des maisons ressemblant à des champignons et des monstres reptiliens leur causent beaucoup de tracas. Les Terriens aideront les "Luniens" à se débarrasser de leurs ennemis en précipitant les bêtes immondes dans un gouffre sans fond. Un tel mélange de vraisemblance scientifique et de pure loufoquerie est d'autant plus surprenant qu'il concerne une bande publiée dans un hebdomadaire catholique et que les catholiques compteront parmi les plus farouches pourfendeurs de séries de S.F. "délirantes" (ou supposées telles) après 49.

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Pour des raisons qu'il serait trop long d'exposer ici, imaginaire et catholicisme n'ont jamais fait bon ménage [8]. Il y a donc fort à parier que Les conquérants de l'infini a dû froisser plus d'une soutane au moment de sa parution et que seuls les discours à caractère ouvertement pédagogique du professeur Orionus ont dû lui éviter les affres de l'autodafé.

Au cinéma, nous l'avons vu, les voyages dans l'espace ne font pas recette dans les années 40. C'est à peine si l'on peut citer quelques serials made in U.S.A. comme le BRICK BRADFORD de Spencer Bennet (1947, 15 épisodes, avec Kane Richmond dans le rôle principal), le JACK ARMSTRONG de Wallace Fox (1947, 15 épisodes, avec John Hart et Rosemary La Planche) ou le SUPERMAN de Spencer Bennet et Thomas Carr (15 épisodes, avec Kirk Alyn dans le rôle de Superman). Le BRICK BRADFORD de Bennet propose un moyen de transport inédit pour se rendre sur la lune : une "porte de cristal". D'un côté, c'est la terre, de l'autre, la lune. En fait, la "porte" en question est la conséquence d'un budget tellement étriqué qu'il ne permettait ni l'emploi de maquettes ni la construction d'un décor montrant l'intérieur d'une fusée… JACK ARMSTRONG met en scène une sorte de vaisseau orbital à partir duquel un savant fou veut détruire le monde. Quant à SUPERMAN, le serial commence, comme la B.D., par la croisière intergalactique du bébé prodige que ses parents envoient sur terre pour le sauver de l'explosion de la planète Krypton.

Voilà où l'on en est lorsque l'on change de décennie. Or soudain, le monde est pris de frénésie spatiale…

A suivre… Tom Corbett, cadet de l'espace, contre Wernher von Braun


1 - Les Danois avaient déjà produit un film de science-fiction en 1916, VERDENS UNDERGANG. En 1917, c'est HIMMELSKIBET et ensuite… plus rien jusqu'en 1969, année où sort MANDEN DER TAENKTE TING ! Malgré l'importance de HIMMELSKIBET, on ne peut pas vraiment dire que la S.F. soit une spécialité locale. [retour]

2 - Mandrake, Lothar et Narda (la future "éternelle fiancée" du magicien, qu'il n'a pas encore rencontrée lors de son voyage dans la lune) effectueront d'autres excursions dans l'espace, mais beaucoup plus tard. En 1951, le trio sera même enlevé par des Vénusiens ressemblant à des artichauts… Tant qu'elle a été dessinée par Phi Davis, Mandrake, surtout dans sa version dominicale, était une bande où tout pouvait arriver, et où tout arrivait, effectivement. Malheureusement, Harold Fredericks, le successeur de Davis, s'est révélé incapable de poursuivre dans la même veine et, bien qu'il ait tâté à diverses reprises du "space opera", sous son crayon, cette série authentiquement magique a perdu tout son charme. [retour]

3 - Lequel, si l'on en croit Pierre Couperie (Cf. "Phénix" n 12, p.95), se serait appelé Curt Caesar… et peut-être même Kurt Kaiser et aurait été un dessinateur allemand. [retour]

4 - Il convient toutefois de mentionner une curiosité (encore une, mais l'histoire de la S.F. en est pleine !) parce que française, datant de 1941 et faisant intervenir le paradoxe de Langevin. C'est CROISIERES SIDERALES d'André Zwoboda, avec Madeleine Sologne et Jean Marchat. Un jeune couple veut effectuer un voyage interplanétaire. Ça ne marche pas. Les jeunes gens sont contraints de regagner la terre après quinze jours passés dans l'espace mais le monde, entretemps, a vieilli de vingt cinq ans. L'intention est louable. Le résultat est lamentable. [retour]

5 - Lire, à propos de cette bande et, surtout, du magazine Le Téméraire, l'excellent ouvrage de Pascal Ory, Le petit nazi illustré, éditions Albatros, Paris, 1979. [retour]

6 - Kline (pseudonyme de Roger Chevalier) est également l'auteur de Stany Beule dans la lune, paraissant dans Fillettes, un récit d'aventure et d'exploration qui entraîne le lecteur à la surface et dans les profondeurs de la lune où une guerre fait rage entre des robots et une civilisation de "Lunaires". Les premières planches donnent l'illusion que l'on aura affaire à un récit plus "rigoureux" sur le plan scientifique que les autres bandes paraissant à la même époque… mais c'est une impression vite dissipée dès que les personnages mettent le pied sur notre satellite. [retour]

7 - Les héros de Stany Beule dans la lune, du même auteur, effectuent une rencontre similaire alors qu'ils viennent à peine de s'arracher à l'attraction de la Terre pour se rendre sur notre satellite. [retour]

8 - Cette mésentente remonte loin dans le passé et son origine se situe peut-être au Moyen Age où, comme le remarque Jacques Le Goff dans son livre consacré à L'imaginaire médiéval (Gallimard, 1985), "le merveilleux (…) a été en définitive une forme de résistance à l'idéologie officielle du christianisme". [retour]