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Le thème du 'voyage dans l'espace' au cinéma et dans la bande dessinée

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Daniel Riche
(c) Fabienne Rose, 1997[daniel-riche-1997.jpg]

Formidable essai que voilà ! Il y a quelques années, Daniel Riche, auteur, scénariste et ancien rédacteur en chef de revues spécialisées telles que "Fiction" en 1977, nous offrait ici un aperçu de l'évolution de la science-fiction au travers du thème du voyage dans l'espace au cinéma et dans la bande dessinée. Daniel m'avait fait l'honneur de publier son texte sur SCIFI-MOVIES. Quelques temps avant sa mort, en 2005, il m'avait promis une version révisée et mise à jour ! Il n'en a pas eu le temps. La vie passe… les écrits restent. A sa mémoire. (DoctorSF)

  1. A pied, à cheval et en bulle de savon…
  2. Après un voyage de quarante heures, la fusée se pose sur Mars…"
  3. Tom Corbett, cadet de l'espace, contre Wernher von Braun
  4. Le silence des espaces infinis…
  5. Drogue, sexe et rock and roll…
  6. No futur ?

A pied, à cheval et en bulle de savon…

Le premier véhicule emprunté par un personnage de bande dessinée pour se rendre dans l'espace fut un cheval et… le premier astronaute de l'histoire du cinéma, une vache.

Le cheval s'appelait Somnus et il fut offert par le roi Morphée au Little Nemo de Winsor McCay lors de sa toute première aventure, en octobre 1905, afin qu'il gagnât le pays de Slumberland. Grâce à lui, Little Nemo parcourut "plusieurs milliers de kilomètres" dans l'espace. Le messager du roi Morphée lui avait dit de ne pas presser sa monture. Little Nemo, engagé dans une course à la lune avec d'autres créatures, ne tint pas compte de ce conseil et fut désarçonné. Il se retrouva dans son lit qui, quelques mois plus tard, en décembre de la même année pour être précis, devait le transporter jusqu'à la lune…

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LA LUNE A UN METRE[luneaunmetre.jpg]

Quant à la vache, son histoire mérite d'être contée. En 1898, Georges Méliès réalise une "féérie à transformations" intitulée LA LUNE A UN METRE. C'est une bande de trois minutes montrant un vieil astronome (interprété par Méliès lui-même) rêvant qu'il reçoit la visite de la lune dans son laboratoire où elle se transforme en jeune femme. En juin 1899, le film est distribué aux Etats Unis par un producteur peu scrupuleux du nom de Sigmund Lubin qui le présente comme s'il en était l'auteur. En traversant l'Atlantique, LA LUNE A UN METRE est devenu THE ASTRONOMER'S DREAM AND THE TRIP TO THE MOON. En 1900, Lubin modifie ce titre pour en faire THE MARVELLOUS TRIP TO THE MOON. Et, dans la foulée, il ajoute trois minutes de provenance incertaine au film de Méliès. Deux ans plus tard, si l'on en croit le catalogue de Lubin, THE MARVELLOUS TRIP TO THE MOON s'est encore rallongé et dure désormais 20 minutes! Il a retrouvé son premier titre américain (THE ASTRONOMER'S DREAM AND THE TRIP TO THE MOON) et Lubin en donne une description détaillée dans son catalogue publié au mois de janvier. Les trois premières minutes sont toujours de Méliès mais, après la rencontre de l'astronome et de la jeune femme par quoi se conclut LA LUNE A UN METRE, les choses se gâtent. L'astronome se remet à rêver et voit défiler des images tirées de comptines enfantines. Or, l'une d'elles dépeint l'histoire d'une vache bondissant sur la lune. Aussi un bovidé est-il convié à fouler le sol de notre satellite avant même que Méliès, ignorant ce détail, n'y envoie ses astronomes… Qui a filmé les images de la vache de l'espace ? Lubin ? Peu probable. C'était un pirate, pas un metteur en scène. Le mystère reste donc entier. Il ne sera d'ailleurs sans doute jamais résolu puisque, dans son catalogue, Lubin se garde bien de préciser où il a trouvé sa vache et que le film a disparu. L'auteur du premier voyage dans l'espace de l'histoire du cinéma est donc un inconnu…

Ces deux pionniers, le cheval de Little Nemo et la vache de Lubin, disent bien ce que représentait le thème du voyage dans l'espace au début du siècle : rien. On n'imaginait pas, à l'époque, qu'un tel voyage fût possible. Aussi le traitait-on par la dérision. C'était un prétexte à "fééries", un outil commode pour projeter des personnages burlesques dans des situations extravagantes, provoquer le rêve, le rire ou l'illusion.

Du reste, si l'on excepte Little Nemo, dont le héros effectuera un voyage en ballon vers la planète Mars en 1910, la bande dessinée s'intéresse peu à ce thème au cours de ses premières années d'existence. A cette époque, elle ne se soucie pas d'aventure. Les "histoires en images", en Europe comme aux Etats Unis, se veulent surtout comiques et, s'adressant à toute la famille, s'attachent plus à caricaturer le réel qu'à le transcender.

Au cinéma, la situation est différente. Quelques pionniers, Georges Méliès en tête, ont vite compris le parti qu'ils pouvaient tirer de cette formidable invention. Restituer le réel sur un écran ne les intéresse pas. Au contraire, ce qu'ils veulent, c'est créer l'illusion, montrer à l'être humain ce que la nature et la vie quotidienne lui refusent. Les voyages dans l'espace, rêvés par Jules Verne et quelques autres au siècle précédent, répondent parfaitement à cette ambition… et l'on pourrait dire qu'ils y répondent d'autant mieux qu'on les croit impossibles.

En 1901, Ferdinand Zecca survole les toits de Paris sur un engin tenant de la bicyclette et du dirigeable dans un film intitulé A LA CONQUÊTE DE L'AIR pour les besoins duquel il invente le trucage de l'image composite (ou superposition). L'illusion est si parfaite que nombre de spectateurs croient que l'engin existe réellement et écrivent à Zecca pour lui demander où ils peuvent se le procurer! Mais le vrai premier film ayant pour sujet un voyage dans l'espace, c'est bien sûr LE VOYAGE DANS LA LUNE de Georges Méliès, une bande de seize minutes réalisée en 1902.

"A la projection, le film défilait sans aucun sous-titre," écrivent Maurice Bessy et Lo Duca dans leur livre "Georges Méliès, mage" (Jean-Jacques Pauvert, Paris, 1961), "et il était parfaitement compris dans tous les pays. Ce fut réellement, par excellence, le film international."

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LE VOYAGE DANS LA LUNE[voyage-dans-la-lune.jpg]

LE VOYAGE DANS LA LUNE est intéressant à plus d'un titre et d'abord par ce qu'il montre… et ce qu'il ne montre pas. Ce qu'il montre, c'est le départ et l'arrivée. Ce qu'il ne montre pas, c'est le voyage proprement dit.

Dans sa préface aux "Histoires de Cosmonautes" (Le Livre de Poche n°3765), Démètre Ioakimidis remarque : "Le Voyageur fascine parce qu'il est en même temps Explorateur". Dans "L'Odyssée" déjà, c'est surtout ce qui se passe aux escales qui est important. Pendant longtemps, il en a été ainsi dans le domaine de la science-fiction. Pendant longtemps, ce terme même de science-fiction a évoqué presque exclusivement des récits de voyages interplanétaires, dans l'imagination du lecteur.

Dans un grand nombre de ces récits, le vol dans le cosmos ne représente qu'un simple moyen : le moyen d'amener les personnages à pied d'oeuvre, c'est-à-dire sur l'astre où vont se dérouler leurs exploits.

Méliès ne déroge pas à cette règle. Ses astronomes voyagent à l'intérieur d'un obus parce que Jules Verne en a décidé ainsi en 1865 mais ils auraient très pu employer un autre moyen de locomotion sans que cela modifiât en quoi que ce soit le sens et la portée du film. C'est ce qui se passe sur la lune qui est important, pas le vol qui y conduit et dont on ne sait (presque) rien.

Mais LE VOYAGE DANS LA LUNE est aussi intéressant pour une autre raison. Film à vocation internationale, son succès est tel au moment de sa sortie qu'il fait du voyage dans l'espace ou vers d'autres mondes l'une des principales sources d'inspiration des cinéastes du début du siècle.

En 1904, Méliès lui-même lance l'ingénieur Mabouloff et ses collègues de la Société de Géographie Incohérente à l'assaut du soleil où ils se posent après un voyage en train! (VOYAGE A TRAVERS L'IMPOSSIBLE). En 1906, un autre de ses personnages rêve qu'il s'envole dans l'espace à l'aide d'un ballon et entre en collision avec une comète. (LE DIRIGEABLE FANTASTIQUE). Et déjà, les Américains lui emboîtent le pas. Dans THE '?' MOTORIST de Walter R. Booth, un chauffard poursuivi par un policier fonce jusqu'au soleil, puis jusqu'à Saturne avant d'effectuer un atterrissage en catastrophe sur le toit de la maison d'un magistrat.

La même année, Percy Stow, dans RESCUED IN MID-AIR, imagine un curieux engin tenant à la fois du ballon, de la bicyclette et du bateau à voile. La palme en matière de bizarrerie revient cependant à un Français, Gaston Velle, l'un des cinéastes fétiches de Pathé, qui, dans VOYAGE AUTOUR D'UNE ETOILE, transporte un vieux savant jusqu'à la planète Jupiter à l'intérieur d'une bulle de savon…

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THE AIRSHIP DESTROYER[airship-destroyer.jpg]

Impossible, dans un court essai comme celui-ci, de passer en revue tous les films de cette époque s'inspirant peu ou prou du VOYAGE DANS LA LUNE et inventant mille moyens tous plus farfelus les uns que les autres pour projeter leurs héros dans l'espace. Citons, sans que cette liste prétende à la moindre exhaustivité, THE AIRSHIP de J. Stuart Blackton (U.S.A., 1908 : une course poursuite jusqu'à la lune), VOYAGE A LA PLANETE JUPITER de Segundo de Chomon (France, 1908 : un savant rêve qu'il s'envole vers Saturne, puis vers Jupiter où il se pose et est fait prisonnier par des indigènes), THE AIRSHIP DESTROYER de Walter R. Booth (G.B., 1909 : un film aux allures de documentaire-fiction, premier d'une longue série montrant le rôle des vaisseaux aériens dans une guerre future… ), VOYAGE DANS LA LUNE de Segundo de Chomon (France, 1909 : une sorte de remake du Voyage dans la lune de Méliès interprèté par des acteurs chinois!), UN MATRIMONIO INTERPLENETARIO d'Enrico Novelli (Italie, 1910 : première incursion des Italiens dans le domaine du "space opera" - un Terrien aime une Martienne et lui donne rendez-vous sur la lune dans un an, temps qu'il lui faut pour construire un vaisseau spatial…), A TRIP TO MARS produit chez Edison (U.S.A., 1910 : un savant découvre une poudre anti-gravité et s'envole pour la planète Mars), etc.

Ce que l'on peut retenir des films produits au cours de cette période, c'est l'image de l'espace qu'ils proposent aux spectateurs. On s'y déplace à pied, à cheval et en bulle de savon et l'on met moins de temps pour aller de la Terre à Saturne que pour se rendre de Paris à Dijon. L'absence d'atmosphère et de pesanteur y est passée sous silence et tous les corps célestes sont habités. Peut-on, dés lors, parler de science-fiction ? Non, sans doute, du moins pas au sens premier du terme. En fait, on nage en plein merveilleux sans se soucier de vraisemblance scientifique. L'astronautique n'intéresse encore qu'une poignée de théoriciens. Mais l'on exploite, en revanche, toute la "féérie" liée à ce thème.

A suivre… Après un voyage de quarante heures, la fusée se pose sur Mars…